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Les dirigeants socialistes restent formidables sur un point seulement : leur capacité d’oubli. Oubli de l’histoire de France et de leur propre histoire qui leur permet de jouer à dates régulières la comédie de l’innocence éplorée. Voici peu, Martine Aubry dénonçait « la République abîmée ». En écho, Philippe Baumel, membre du Conseil national du Parti socialiste, publie sur le site de Marianne2 son brin de programme : en finir avec une 5ème République épuisée par les scandales, préparer l’avènement d’une 6ème République qui permettra de rétablir la vertu républicaine…
Cette leçon de morale politique n’est pas recevable. Quant à la politique, trop de confusions historiques et juridiques. Quant à la morale, trop d’hypocrisie.
1/ Ce n’est pas la Constitution de la 5ème République qui engendre les scandales : c’est la première Constitution française qui repose sur un socle de principes à tous égards rigoureux (Déclaration de 1789, Préambule de 1946) et le général de Gaulle fut l’un des plus exemplaires, parmi tous nos grands serviteurs de l’Etat. Faut-il rappeler que la République gaullienne, de 1958 à 1969, rassembla pour le service de la nation des hommes également intègres et dévoués à la République : Michel Debré, André Malraux, Maurice Couve de Murville, Pierre Messmer, Edmond Michelet… Face à ces hommes d’Etat, une gauche discréditée tentait de mobiliser contre le « pouvoir personnel » et la « monarchie ». C’est vrai, le général de Gaulle conçut et fit adopter une monarchie élective pour le bien de la Res publica…
2/ Les socialistes auraient tort de s’en offusquer puisque les institutions gaulliennes ont permis à François Mitterrand de présider aux destinées du pays. Pendant cette période, j’ai eu la possibilité d’observer de très près le comportement des socialistes. Faut-il vraiment rappeler à Philippe Baumel les noms de ceux qui se distinguaient alors par «l’étalage des ambitions individuelles égotistes, le flirt avec l’argent, l’appétit de notoriété, la passion pour le faire savoir et le mépris pour les savoirs faire, l’étalage des signes extérieurs de réussite » qu’il reproche vertueusement aux gens de droite ? Aurait-il perdu le souvenir des « affaires » scandaleuses qui détruisirent la réputation de maints hiérarques socialistes à la fin des années Mitterrand ? Je peux aussi lui rafraîchir la mémoire par quelques évocations des scènes de courtisanerie auxquelles j’ai assisté.
3/ Les reniements et les turpitudes des dirigeants socialistes n’ont pas empêché leur cohorte indigne de revenir au pouvoir en 1997 en brandissant l’étendard de la gauche morale. On vit alors le vertueux Lionel Jospin, menteur patenté, trahir ses électeurs en se devenant le champion des privatisations et se faire le complice de Jacques Chirac dans la guerre d’agression contre la Yougoslavie – décidée sans vote du Parlement. On vit alors les socialistes pactiser avec Jacques Chirac et Valéry Giscard d’Estaing pour promouvoir le quinquennat, qui a gravement « abimé » la 5ème République et qui explique pour une part la dérive présidentialiste de Nicolas Sarkozy.
4/ J’attends avec impatience les propositions que fera Philippe Baumel en vue d’une 6ème République mais je l’invite à réfléchir à la distinction essentielle entre une Constitution, qui organise les relations entre les pouvoirs, et un gouvernement issu des circonstances. L’infamie d’un ministre et le reniement d’un ministère ne sauraient ruiner les principes constitutionnels – sinon aucune Constitution ne pourrait fonctionner durablement. A fortiori, le viol de la Constitution par le chef de l’Etat ou par le Premier ministre ne saurait ruiner la légitimité des institutions de la République : lorsqu’une personne trahit sa fonction, c’est elle qui doit être juridiquement sanctionnée.
5/ Je prendrai au sérieux les leçons de vertu des socialistes s’ils se décident à faire leur autocritique complète : responsabilité des pacifistes dans la défaite de 1940 ; participation massive de militants et de responsables socialistes à la Collaboration ; reniements de 1983 (Jacques Delors) et de 1988 (Michel Rocard) ; ralliements à l’ultralibéralisme ; complicité active avec la droite de Martine Aubry et de Dominique Strauss-Kahn (référendum de 2005 sur le « traité constitutionnel ») ; complicité passive avec la droite quant à l’engagement de l’armée française dans la guerre américaine en Afghanistan et lors du retour complet dans l’OTAN.
Vive la 5ème République, Monsieur Baumel ! C’est à ses principes premiers – l’arbitrage, la continuité de l’Etat, l’indépendance nationale – qu’il nous faut revenir et c’est l’esprit de la politique gaullienne qu’il nous faut retrouver.
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Nota bene : Si Philippe Baumel décide de mettre en cause mes convictions royalistes, je l’invite à relire son histoire de France et à étudier le programme de la Nouvelle Action royaliste afin d’éviter les amalgames et les diffamations qu’engendre l’arrogance et l’inculture politique de certains de ses camarades de gauche.
Actualité
TROIS REVOLUTIONS DE LA LIBERTE
Professeur à l’Université Panthéon-Assas et membre senior de l’Institut Universitaire de France, Philippe Raynaud se consacre à la philosophie politique. Récemment publiée, son étude magistrale sur les trois révolutions fondatrices de la modernité occidentale (1) n’est pas seulement destinée à faire référence dans l’Université : elle peut devenir, pour les peuples qui ont à réussir une révolution, un manuel à l’utilité certaine.
Sur le chemin des libérations espérées, le plus gros obstacle n’est pas celui qu’on voit : « le Pouvoir », ou « les Puissances d’argent ». C’est la haine de la pensée, c’est ce mépris pour la recherche universitaire dont un supposé président se fit voici peu l’écho en y ajoutant le poids de sa vulgarité. Ce n’est pas la première fois dans notre histoire qu’un parti des « pragmatiques », d’ailleurs saturé d’idéologie, tente de nous convaincre que les idées générales sont inutiles ou néfastes. Cité en exergue par Philippe Raynaud, Benjamin Constant a répondu de manière décisive à ce mauvais procès : « Dire que les principes abstraits ne sont que de vaines et inapplicables théories, c’est énoncer soi-même un principe abstrait ». Et d’ajouter : « S’il n’y a pas de principe, il n’y a rien de fixe : il ne reste que les circonstances, et chacun est juge des circonstances ».
Il se trouve que, peu après avoir reçu Philippe Raynaud à l’un de nos Mercredis, j’ai été confronté à des circonstances : la révolution du 7 avril au Kirghizstan, vécue de près grâce à des amis kirghizes et à des Français résidant à Bichkek. De longues conversations avec des citoyens de cette jeune république m’ont incité à ne pas publier ici l’entretien que j’avais annoncé à Philippe Raynaud et à reprendre son livre comme un manuel d’une grande utilité pour la suite des événements.
Je ne crois pas que les « rois-philosophes » offrent plus de garanties politiques que les chefs d’Etat autodidactes mais je note cependant que le chef du gouvernement provisoire kirghize, Rosa Otounbaïeva a enseigné la philosophie - donc les « principes abstraits » qui peuvent l’aider dans sa tâche. J’observe aussi, dans toutes les conversations avec des citoyens qui vivent dans les anciennes républiques soviétiques, que les « principes abstraits » sont immédiatement invoqués par le peuple menu comme par les étudiants de très haut niveau. Aux questions abstraites qui se posent aujourd’hui à nos amis kirghizes (et à nous autres Français en attente de révolution), je ferai donc des réponses théoriques d’autant plus urgente qu’ils doivent, par eux-mêmes et pour eux-mêmes, résoudre des problèmes pratiques de tous ordres. D’où des simplifications dont je m’absous car je préconise de lire entièrement puis de consulter régulièrement le livre de Philippe Raynaud. Ma première réponse théorique concerne la théorie elle-même :
Il faut faire beaucoup de théorie pour réussir une révolution. On pose des principes abstraits, on en débat abstraitement mais dans le domaine de la philosophie politique on se trouve toujours dans une conjoncture historique, confronté à des institutions politiques concrètes, à la présence ou au risque de la violence.
En Angleterre, la Révolution de 1688 est précédée par une formidable controverse théologico-politique (2) et par la publication du Léviathan (1651) où se déploie, sur un certain mode, la dialectique du pouvoir, de la loi et de la liberté que John Locke reprend d’une autre manière – qui a eu et qui a encore une influence considérable sur la pensée européenne (3).
La révolution américaine et la création des Etats-Unis s’accomplissent au fil d’un admirable débat entre des fondateurs qui sont à la fois les héritiers de la tradition britannique et les acteurs autonomes de leur naissante histoire. On voit comment Madison tente de concilier les avantages des monarchies européennes et ceux de la République gouvernée par des représentants élus et comment il découvre, dans le débat avec ses contradicteurs, « la formule centrale de la politique américaine, qui consiste à faire naître la cohésion nationale de la diversité même des intérêts et des opinions ».
Nous savons, je n’insiste pas, le rôle décisif que joue Montesquieu dans la définition des pouvoirs distincts (exécutif, législatif, judiciaire) depuis la Révolution française jusqu’à aujourd’hui.
Les théories politiques libérales ont engendré des révolutions de la Liberté. Le mot de révolution continue de réveiller les images de 1793 et de 1917 et il est difficile de sortir des évocations fascinées de Robespierre et de Lénine. Il faudrait pourtant se rendre au plus vite à l’évidence historique : ce sont les révolutions de la Liberté, monarchiques ou républicanistes, qui finissent par atteindre, plus ou moins rapidement, leur objectif : l’établissement d’un gouvernement représentatif, capable de garantir un système de droits individuels et collectifs en vue de la Liberté.
Les révolutions de la Liberté ne préservent pas de la violence. Les débats théologico-philosophiques et la vie politique en Angleterre détruisent le vieux cliché d’une évolution pragmatique et somme toute ennuyeuse des institutions britanniques. Il y a une radicalité anglaise à l’époque classique qui anticipe de plus d’un siècle la Révolution française. La nation anglaise libérée de la papauté et politiquement libérale est engendrée par la révolution religieuse accomplie par Henri VIII et par les révolutions politiques qui provoquent la fuite de Charles Ier en 1642, sa décapitation en 1649, la dictature de Cromwell, l’avènement de Charles II en 1660 et la Déclaration des Droits de 1689.
La Révolution américaine, qui comporte un courant radical, démocratique et quasi libertaire, s’effectue par l’insurrection armée ; la stabilisation institutionnelle, sous l’égide du deuxième président des Etats-Unis, John Adams, permet à la présidence d’équilibrer les deux assemblées mais ce résultat positif n’évite par la guerre de Sécession, sanglante guerre civile par laquelle les Etats-Unis tranchent leurs débats constitutionnels : nature de la Fédération, portée de la Déclaration d’indépendance et des droits proclamés, logique du pluralisme des « factions ».
L’œuvre admirable accomplie dans les premières années de la Révolution française n’est pas le fruit du républicanisme, inexistant lorsque la Bastille est tombée. Il importe de rappeler à nos amis étrangers, qui voient chez eux les acteurs de l’ancien système prendre la tête des révolutions, que les élites de notre Ancien régime ont joué un rôle décisif dans la Révolution de 1789 : ce sont les monarchiens et les monarchistes constitutionnels qui ont écrit notre Déclaration des droits et tenté de fonder une monarchie parlementaire. Leur échec, cause lointaine de la Terreur, continue de susciter maintes discussions.
Philippe Raynaud, qui reprend tout le débat français du 18ème siècle dans ses relations compliquées avec les révolutions anglaises et américaine éclaire la question de la Terreur par une référence très intéressante à Hegel : pour l’auteur de la Phénoménologie de l’Esprit, la liberté absolue est revendiquée par des individualités qui invoquent la Volonté générale et qui veulent atteindre immédiatement l’universel. Ce faisant, ils méprisent la médiation étatique et récusent les groupes intermédiaires (corporations, « factions » politiques). La Terreur sanctionne l’échec de cette Liberté incapable de produire une œuvre positive : les Droits de l’homme n’engendrent pas une Constitution. Cette observation est aujourd’hui capitale car maintes associations et officines diffusent dans l’Europe post-soviétique l’idéologie sympathique selon laquelle les nouvelles nations devraient se fonder sur les droits de l’homme et le retour aux traditions grâce à la décentralisation, sous l’égide d’une « gouvernance » réduite au minimum. C’est se condamner à un échec qui ne produira pas une nouvelle terreur jacobine ou léniniste mais une suite sans fin de révolutions sans effets.
Pour éviter le déchaînement violent, il faut d’abord résoudre le problème politique en instituant une médiation étatique capable de garantir à la fois la justice sociale et la liberté. Cela implique une Constitution assurant l’équilibre des pouvoirs mais instituant aussi, on l’oublie trop souvent, une autorité arbitrale. A cet égard, la Constitution de notre 5ème République peut être source d’inspiration si l’on prend soin de la référer à la doctrine gaullienne et non aux révisions et bricolages qu’elle a subie depuis la fin du siècle dernier.
La Constitution gaullienne ne saurait être considérée comme une solution miracle car Hegel, le général de Gaulle et les monarchistes libéraux, savent que le pouvoir politique rationnalisé ne devient effectif et positif que s’il est incarné. Importer le régime anglais sans la Reine d’Angleterre ou la 5ème République sans le général de Gaulle peut conduire à des déconvenues car la personnalité du chef de l’Etat (et son honnêteté…) est décisive pour les jeunes Etats nationaux – alors que les vieilles nations parviennent à limiter les dégâts que provoquent les dirigeants de passage, lorsqu’ils sont médiocres et agités…
Aussi brèves soient-elles dans leur moment fondateur, les révolutions s’accomplissent dans le temps long. Aux « experts » arrogants et pressés, il faut sans cesse rappeler qu’il faut beaucoup de temps pour réussir une révolution. Notre première constitution écrite est adoptée en 1791 et c’est après 1958 que le régime politique français est stabilisé. On peut aller plus vite, mais un pays neuf ne peut pas réorganiser tout son système de médiations en quelques mois. Au Kirghizstan comme ailleurs, il faudra beaucoup de philosophie et beaucoup d’anthropologie pour créer des institutions durables et associer le peuple à l’ensemble des tâches de reconstruction. Tâche difficile, mais pas impossible si l’on réfléchit sérieusement à ce que l’on fait sans rompre avec le peuple.
Bertrand RENOUVIN
(1) Philippe Raynaud, Trois révolutions de la liberté, Angleterre, Amérique, France, PUF, collection Léviathan, 2010. 35 €.
(2) cf. Bernard Bourdin, La genèse théologico-politique de l’Etat moderne, Presses Universitaires de France, 2004. 32 €. Cf. « Royaliste », n° 850.
(3) cf. Lucien Jaume, Qu’est-ce que l’esprit européen ? Champs/Essais, Flammarion, 2010. 8 €.
Article publié dans « Royaliste » - mai 2010
Longtemps membre du Parti communiste, ministre après la première élection de François Mitterrand, Anicet Le Pors a prononcé lors de notre Mercredi du 24 octobre, une remarquable conférence sur la « dérive bonapartiste » dont Nicolas Sarkozy se rend coupable (1).
Lors du débat qui a suivi, la question de la réforme des institutions a fait l’objet d’une vive confrontation. Nous tentons de la résumer et de la prolonger, dans l’attente d’une réplique.
Cher Anicet Le Pors,
Sur le « bonapartisme » de Nicolas Sarkozy, je ne vous chercherai pas querelle. Je me méfie des comparaisons historiques et préfère m’en tenir à un mot que vous ne récuserez pas : nous sommes sous la coupe d’un autocrate qui se complaît dans le coup d’Etat permanent : écrasement du Premier ministre, anéantissement de la plupart des ministres, « shadow cabinet » élyséen (Claude Guéant et quelques autres), contrôle du Parlement et des grands médias et au total une concentration inouïe des pouvoirs entre les mains d’un homme qui est à la fois chef de l’Etat, chef du gouvernement, patron du parti dominant. Lire la suite de cette entrée »
LEUR PLAN B
Au lendemain du 29 mai, les premières réactions des oligarques européens indiquaient qu’ils n’acceptaient pas leur défaite (1).
Avec l’approbation de M. Barroso, le président luxembourgeois du Conseil européen avait alors le front de soutenir que les Français n’avaient pas rejeté le « traité constitutionnel » : ou bien ils avaient refusé les « bonnes réponses » qu’ils n’avaient pas été capables de comprendre, ou bien ils avaient seulement voulu sanctionner leur gouvernement.
En conséquence, le Conseil européen de juin 2005 avait ouvert une « période de réflexion », permettant un « débat mobilisateur » pendant lequel la Commission aurait à jouer un « rôle particulier ».
Cette opération de propagande constitue la première phase du Plan B des oligarques français et européens. Elle a été marquée par les déclarations de M. Giscard d’Estaing, affirmant que la première partie « constituante » du traité avait été à peine contestée et qu’il faudrait prendre une « nouvelle initiative » après 2007. Un mensonge éhonté suivi d’une proposition hypocrite de relance du traité : c’était mal augurer de la période de « réflexion ». Lire la suite de cette entrée »