J’emprunte ce titre à Régis Debray (1) pour signifier que le gaullisme n’est pas à l’ordre du jour gouvernemental.

Nous sommes dans un jeu de rôle, auquel participent les gens de médias, qui adorent le spectacle et y participent d’autant plus activement qu’ils en tirent de confortables ressources. La comédie qui s’écrit sous nos yeux oppose le bouillant Sarkozy à l’élégant Villepin, l’incontrôlable cousin au bon fils de famille, le traître qui passa au service d’Edouard Balladur au fidèle chiraquien. On joue la « rupture » à l’anglo-saxonne contre la défense du « modèle social français ». Alain Duhamel fustige une nouvelle fois l’archaïsme gaulliste tandis que le Premier ministre appelle au rassemblement.

Mais le brio des acteurs ne parvient pas à cacher les ficelles de l’intrigue. Le public a compris qu’il assistait à la répétition du drame sempiternel de la succession en monarchie élective, réduit à une guerre de clans au sein de l’oligarchie droitière.

L’accumulation des sondages sur cette rivalité banale tend à faire croire que le peuple français a pris parti : illusion pauvre, triste produit de l’agitation factice entretenue par l’usinage des slogans et la manipulation des symboles.

La réalité sociale, c’est la lutte des classes – celle de l’ensemble des salariés contre les actuels détenteurs du pouvoir et de l’argent.

La réalité politique, c’est la liquidation de l’héritage gaullien, commencée par Valéry Giscard d’Estaing, poursuivie par Jacques Delors, Edouard Balladur et Lionel Jospin – sans oublier Jacques Chirac, responsable, entre autres, du délabrement institutionnel. Dominique de Villepin achève le sale travail, en utilisant les moyens de répression fournis par son ministre de l’Intérieur.

On peut bien sûr préférer l’homme de cour au voyou de passage et garder de la reconnaissance à l’ancien ministre des Affaires étrangères pour son opposition salutaire au bellicisme américain. Mais les services rendus quelques années durant et les allusions au « gaullisme social » ou au « patriotisme économique » ne déterminent pas la politique du Premier ministre et du chef de l’Etat.

Si Jacques Chirac et Dominique de Villepin étaient gaullistes, ils ne se contenteraient pas de lancer des piques à la Commission européenne : au nom du peuple français, qui s’est démocratiquement exprimé le 29 mai, ils provoqueraient une crise, exigeraient l’annulation des directives ultralibérales, le contrôle politique de la Banque centrale européenne par révision radicale de son statut, la dévaluation monétaire, la refondation de l’Union européenne sous forme confédérale, la mise en œuvre d’un plan de développement économique continental, le rétablissement de la préférence communautaire et du tarif extérieur commun à une Union européenne élargie et effectivement dirigée par le Conseil des chefs d’Etat et de gouvernement européens…

Si le gouvernement conduisait la politique de la nation selon l’impulsion gaullienne, il organiserait un nouveau secteur public et nationalisé comprenant l’ensemble des établissements de crédit et toutes les activités stratégiques : électricité, gaz, eau, transports publics terrestres, aériens et maritimes, armements, télécommunications…

Si le Premier ministre voulait vraiment préserver le « modèle social français » il comprendrait que la meilleure défense est dans l’attaque – dans la mise en œuvre d’une politique de progrès social : augmentation massive des salaires (on peut commencer par le respect du principe d’égalité entre hommes et femmes), inflation délibérée permettant le désendettement des ménages et de l’Etat, établissement d’une sécurité sociale universelle (2), politique de plein emploi.

Ou bien Dominique de Villepin décide d’assumer, dans toutes ses conséquences, sa gestion ultralibérale. Ou bien, contre sa classe et son clan, il renoue demain avec la pratique démocratique et révolutionnaire de la rupture gaullienne. C’est alors qu’il pourrait prétendre rassembler autour de lui le peuple français – et mobiliser pour un projet commun les peuples européens.

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(1) Régis Debray, A demain de Gaulle, Gallimard, 1996.

(2) Cf. sur narinfo.fr.st la motion votée au 22ème congrès de la Nouvelle Action royaliste.

Editorial du numéro 867 de « Royaliste » – 2005