A la gauche de la gauche, des observateurs et des amis s’étonnent de nous voir rejoindre « France Unie ». Ils nous croyaient proches de leurs idées, solidaires de leurs luttes, et voici que nous nous engageons dans le « compromis libéral » … (1). Ainsi, nous mettrions un terme au sympathique paradoxe des « gauchistes du roi », à l’intéressante provocation du « royalisme de gauche » ?

L’étonnement serait moindre si nos critiques voulaient bien s’aviser que nous n’avons Jamais accepté les étiquettes qu’ils nous reprochent aujourd’hui d’effacer. Proches de la contestation gauchiste, nous n’avons jamais rien concédé au marxisme. Engagés aux côtés de François Mitterrand, notre sévérité à l’égard des socialistes a été constante et demeure à nos yeux justifiée. Sans doute, dira-t-on, mais ces attitudes complexes, souvent jugées ambiguës, n’étaient-elles adoptées que pour masquer un opportunisme désormais manifeste ? Ce soupçon ne vaut pas mieux que les précédents : on continuera de mésestimer nos choix tant que notre conviction royaliste ne sera pas prise comme une donnée fondamentale. C’est de cette conviction que nous nous efforçons de tirer une règle de conduite pour l’action politique quotidienne.

Comment ? C’est somme toute assez simple. Lecteurs attentifs du comte de Paris, nous avons pris au sérieux une réflexion qui peut être résumée ainsi : puisqu’il y a des royalistes, citoyens libres de faire référence à une tradition royale qu’ils ne sauraient représenter, il importe qu’ils ne contrarient en rien les principes d’unité, de justice sociale et d’indépendance nationale qui définissent la politique capétienne, et qu’ils se montrent bons serviteurs du bien commun (2).

ORIENTATIONS

De cette réflexion reçue comme conseil et avertissement, il était facile de tirer des conclusions certaines. Ainsi, le service du bien commun implique le refus de toute émigration intérieure et aussi de cette attitude neutraliste qui, sous prétexte d’intégrité politique, conduit à l’indifférence pour autrui. Quant au souci de l’unité, il nous fait rejeter l’esprit de guerre civile, quelle que soit la couleur de l’extrémisme qui le cultive. Il nous incite à chercher dans les autres traditions politiques ce qui nous est commun et à réfléchir avec celles-ci à ce qui fonde, par-delà toutes nos contradictions et différences, notre identité collective. Dès lors, il est facile de comprendre pourquoi nous rejoignons la « France unie » qui, par-delà les enjeux électoraux, a la particularité de rassembler autour du président de la République, depuis que nous y sommes, des représentants de toutes les traditions politiques de notre pays. Il y a là une belle possibilité de dialogue, auquel nous pouvons contribuer puis qu’il y a, entre la tradition royaliste et les autres, des souvenirs, des héritages, des soucis communs. Nous sommes, par certains aspects, les héritiers des libéraux de la première Assemblée nationale et de la monarchie restaurée, nous cousinons avec les démocrates-chrétiens et avec les gaullistes, le principe de Justice nous rapproche des socialistes et des communistes, et nous trouverons bien quelque lien de parenté avec les radicaux, ne serait-ce que par Philippe le Bel, inventeur de la laïcité…

Nous sommes à « France Unie » pour ce dialogue des traditions, pour le projet qui peut en résulter, pour l’action commune qui s’en inspirerait. C’est dire que « France Unie » ne nous intéresserait pas, ou plus, si ce rassemblement était ou devenait le prétexte d’ambitions personnelles ou le terrain de manœuvre d’un parti…

FIDÉLITÉ

Mais la gauche de la gauche ? Nous ne l’abandonnons pas pour la bonne raison que nous ne l’avons jamais beaucoup fréquentée – sauf dans le combat contre le racisme et la xénophobie auquel nous participons dans la fidélité à la vieille tradition nationale du droit du sol. Mais notre mouvement ne s’est jamais associé au défunt PSU et, tout en étant aussi écologique que d’autres, nous ne cachons pas l’antipathie que nous inspirent les thèses d’Antoine Waechter. Pourquoi ? Parce qu’il y a entre ces courants « alternatifs » et nous toute la question de la nation, de son rang dans le monde, de son indépendance nécessaire, des moyens militaires, nucléaires, de l’assurer. Sur ce point, à nos yeux décisifs, nous avons toujours été plus proches des gaullistes authentiques, des socialistes patriotes et des communistes restés fidèles à l’esprit de la Résistance que de l’extrême-gauche.

Cela nous empêche-t-il d’éprouver de la fraternité pour les héritiers de Mai 1968 ? Assurément non. Entre la France capétienne, le patriotisme gaullien, le désir révolutionnaire de justice et de liberté et notre aventure royaliste, Maurice Clavel avait fait le lien et continue de le faire. C’est ce même souci de justice qui fonde notre refus de l’idéologie du marché, de la logique du capital, et qui nous incite à soutenir, en dépit des modes contraires, les courants critiques de l’économie moderne.

En participant à « France Unie », nous n’avons pas l’intention de renoncer aux convictions initiales et aux engagements déjà pris. Est-ce si surprenant ?

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(1) l’article de M. Soudais dans « Politis » du 11 avril 1991.

(2) L’avenir dure longtemps, Grasset, 1987.

 

Editorial du numéro 558 de « Royaliste » – 8 mai 1991