Chiens de garde

LE GROS SERGE

Le 14 juillet dernier, Libération publiait un portrait du nouveau chef de la Maison de France – en fait une pochade systématiquement malveillante, volontairement blessante, sordide en tous points. Il ne s’agissait pas d’informer ou de critiquer, mais de faire rire aux dépends d’un homme en deuil, et dont on se doutait qu’il ne répondrait pas à d’aussi basses attaques.

Répliquant à la caricature par la caricature, nous avons brossé le contre-portrait de Serge July, à la manière de Libé, dans le style veule de Libé, avec les clins d’œil démagogiques de Libé, mais en rassemblant des informations vérifiables et sans prétendre égaler le patron d’un journal passé maître dans l’opportunisme et l’art de la salissure.

 

Serge July est gros.Ça ne veut pas dire enrobé comme Obelix, mais gros moralement. Et gras au niveau du politique. Pas de la graisse de Mammouth, comme dit Cher Claude Allègre, mais de la bonne graisse qui enrobe la conscience et qui permet de s’asseoir sur les principes. Cet homme a le derrière large. Et cette vastitude du fondement lui a permis d’étouffer son origine petite-bourgeoise, son passé communiste, son engagement maoïste, son ardeur de journaliste révolutionnaire, ses scrupules de patron de presse indépendant.

Qu’importe. Sa maman, qui était dans la haute couture, lui a sans doute appris à tourner sa veste et à se tailler des costards sur mesure, et c’est son papa qui lui a donné le goût du papier journal. On ne sait pas comment ça s’est passé du point de vue de l’Œdipe, mais toujours est-il que le petit Serge a enseigné la philosophie et produit une œuvre de jeunesse édifiante : d’abord les Quatre fonctions du 22 mars (A bas les tabous ! Interdit d’interdire !) puis, en collaboration avec Alain Geismar, un ouvrage phare, Vers la Guerre civile où on lit ceci : “ La dictature bourgeoise sème la terreur à tous vents. Il dépend des révolutionnaires que de ces semences germe la haine de l’ennemi de classe. Cette haine est pour le révolutionnaire la garantie de son incorruptibilité, de son intransigeance ”. A l’époque, le beau Serge faisait de l’activisme prolétarien dans le Nord, et Jean-Paul Sartre le traitait avec une condescendance amusée de “ triomphaliste ”.

Bien vite, Serge jeta la casquette ouvrière par derrière les corons pour devenir triomphalement journaliste et patron de Libération. Au début, il affirmait que “ la source de l’information et des pensées se trouve dans le peuple ”, puis il liquida toutes les fractions gauchistes de Libé, instaura la hiérarchie des salaires et devint seul maître à bord, donc responsable de ce que ses collaborateurs écrivaient et qui n’était pas du goût de tout le monde. A la suite d’un article fort complaisant pour la Nouvelle droite, Pierre Goldman rompit avec Libé en quelques phrases terribles : “ (…) je constate qu’aujourd’hui l’antisémitisme a droit de cité à Libération, qu’il est considéré comme une opinion comme les autres lorsqu’il se présente dans sa version libertaire. Face à l’antisémitisme, je n’oppose et propose qu’une seule réponse : la haine. Et je considère en conséquence qu’aujourd’hui, pour un juif (juive), écrire dans Libération, c’est s’avilir ”.

Toujours triomphalement niais, ce beau mec suivit toutes les modes : il a cru au “ multimédia ”, il a fait du Minitel rose, il a produit un “ journal total ” et perdu des masses d’argent. Mais July-Julot s’en moquait, puisque ce n’était pas le sien.En décembre 1981, ses amitiés à l’Elysée lui ont permis d’obtenir un prêt de 10 millions. En août 1982, Jacques Delors a exigé que cinq banques nationalisées lui versent 3 millions. Puis il a été aidé par la famille Riboud, l’une des dix plus grosses fortunes de France dans les années quatre-vingt. Pas étonnant que l’ami Serge ait soutenu la politique de rigueur et le grand patronat – jusqu’au moment où Libération est tombé dans l’escarcelle des Chargeurs Réunis. Fais-nous valser, July-la-Rousse…

Ce qui ne l’empêche pas de rester fidèle aujourd’hui à la ligne libérale-libertaire : tonalité libertaire pour garder la clientèle qui croit encore que Libé est un journal de gauche, propagande libérale pour complaire à ceux qui assurent la matérielle. Le tout au nom de la “ transparence ” et de la génération morale. Comment ne pas voir que Libération est un journal snob, où l’on croit qu’il faut cultiver la vulgarité pour faire peuple, et le débraillé crasseux pour séduire les intellectuels. Mais July-le-Rouge se moque de la critique comme de sa première esbrouffe : ce Citizen Kane de basse-cour, barbotant pour l’heure dans les eaux grasses de l’écolo-jospinie, s’en tirera toujours puisqu’il a choisi d’être, quoi qu’il arrive, du côté des puissants. Quels qu’ils soient et quoi qu’ils fassent.

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Article publié dans le numéro 733 de « Royaliste » – 1999