Emmanuel Macron aime se raconter. Il fait des mots et prend des poses, ébloui par son propre commentaire. Le 13 février, devant l’Association de la presse présidentielle, il a une nouvelle fois joué au philosophe, lucide sur lui-même autant que sur l’époque : « Je n’oublie pas d’où je viens. Je suis le fruit d’une forme de brutalité de l’histoire, d’une effraction ».

Une effraction, c’est un délit. Mais l’aveu de cette violence n’a pas la moindre importance. Ce qui compte, c’est la jouissance de l’aveu. Emmanuel Macron peut tout se permettre parce qu’il est intouchable, « inaltérable » comme il le dira plus tard en évoquant une « République » confondue avec lui-même – et dont la Constitution interdit qu’on vienne le chercher.

Bien entendu, l’effraction fut politique. L’élection du président de la République s’est faite dans le respect des formes légales mais le vainqueur de la bataille électorale nous informe qu’il est avant tout le « fruit » d’un coup de main. La presse a souvent présenté la bande de copains qui a reporté les espoirs mis en Dominique Strauss-Kahn sur la tête d’Emmanuel Macron. Alexis Kholer et Ismaël Emelien sont les figures dominantes de cette bande dont les membres se flattent ouvertement d’avoir pris l’Elysée à la manière d’un commando.

Bien entendu, la bande à Macron se raconte des histoires. Cette prise du pouvoir, ils se la jouent en oubliant qu’ils furent des commis : sans l’argent, sans la presse tenue par les hommes d’argent, sans le concours empressé et intéressé du bloc oligarchique, les orphelins de Dominique Strauss-Kahn n’auraient pas pu tirer parti de l’ambiance « dégagiste » qui régnait sur le pays. Mais il est logique que les auteurs d’un coup de main fantasmé utilisent les services d’hommes de main. La présence d’Alexandre Benalla à l’Elysée est logique, et ses actes ne le sont pas moins. Quand le « patron » se présente comme le fruit d’une brutalité de l’histoire, on peut être brutal. Quand le « patron » se flatte d’avoir bénéficié d’une effraction, on trouve normal de commettre des violences en réunion en se faisant passer pour policier.

L’effraction macronienne signifie que l’ensemble du camp – chef, sous-chefs et hommes de main – estime possible de s’affranchir des lois quand bon lui semble. Le projet de « garde prétorienne » chargée de protéger le clan élyséen témoigne de cet état d’esprit, de même que la mobilisation médiatique en faveur du cogneur de la Contrescarpe, soigneusement « relooké » par la conseillère en image de Brigitte Macron – sans oublier le mépris du code de procédure pénale qui oblige tout détenteur de l’autorité publique à signaler au procureur de la République les délits qu’il a constatés.

L’affaire Benalla est une affaire d’Etat, qui ne se limite pas au scandale dont la justice est saisie : les agissements de nervis, les privilèges, les protections et les mensonges dont ils ont bénéficié. C’est une affaire d’Etat parce que le clan élyséen a montré sur un point précis – le projet de privatisation de la protection d’Emmanuel Macron – qu’il était engagé dans une vaste opération destinée à privatiser la haute fonction publique par le jeu des nominations de personnes appartenant au secteur privé. Ceci dans le cadre général d’une réforme-destruction du statut des fonctionnaires. Police privée, fonctionnaires en CDD : le projet ultralibéral amorcé dans les années soixante-dix est en train d’aboutir.

Cette affaire d’Etat est une attaque portée contre l’Etat, qui doit être placée dans une plus large perspective. Il n’y a pas de souveraineté et il n’y a pas de démocratie sans l’existence du système de médiations assuré par le Pouvoir, l’Etat et la Nation. La Nation n’est rien sans le Pouvoir qui l’anime. Le Pouvoir n’est rien sans la Nation qui le légitime selon la volonté populaire. Le Pouvoir légitime s’appuie sur l’Etat pour mettre en œuvre le droit élaboré par la représentation nationale. Cela paraît abstrait mais cela devient très concret quand ce système de médiation est attaqué, ébranlé, subverti :

- A la suite de l’effraction commise par Emmanuel Macron, le pouvoir politique a été confisqué et plus que jamais soumis à des intérêts privés.

- La nation est quant à elle promise à l’absorption dans la fameuse et fumeuse « souveraineté européenne ».

- C’est maintenant l’Etat qui est menacé par un clan installé au cœur du pouvoir et qui contrôle étroitement le gouvernement et la majorité parlementaire.

Cette emprise clanique, gravissime, n’est ni une crise de régime, ni une crise de l’Etat.

Depuis que l’affaire Benalla a éclaté, la Constitution de la 5ème République, si profondément bouleversée par le quinquennat, a de nouveau fonctionné selon sa nature parlementaire. Dans les commissions d’enquête, les députés et surtout les sénateurs ont pu jouer un rôle important, et qui sera peut-être décisif.  Certes, le travail de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale a été torpillé, certes, les motions de censure n’ont pas été votées mais le projet de « garde prétorienne » a été bloqué et les débats sur la réforme constitutionnelle ont été reportés. Contrairement à ce que ressasse la France insoumise, nous ne sommes pas dans une « monarchie » au sens caricatural de la dictature personnelle et de l’arbitraire. Emmanuel Macron, qui se comporte en Premier ministre parce que le gouvernement le laisse faire, n’a pas d’autres pouvoirs que ceux que lui accorde, avec ou sans contreseing, la Constitution. Il ne peut rien contre le Parlement, ni contre l’institution judiciaire, sauf manœuvres tortueuses par lesquelles il ne respecte pas sa fonction qui est, entre autres charges, d’assurer, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics.

L’affaire Benalla n’est pas non plus le signe d’une crise de l’Etat. Nous sommes toujours dans un « Etat de droit », dans un Etat qui n’est rien d’autre qu’une construction juridique puisque les personnes et les administrations qui sont chargées de mettre en œuvre le droit sont elles-mêmes soumises au droit. L’attribution d’un logement officiel, le port d’une arme, l’attribution d’un salaire et de primes obéissent à des règles précises qu’un directeur de cabinet, aussi puissant soit-il, doit respecter. L’affaire Benalla, c’est aussi l’histoire d’un clan qui a soudain été rappelé à l’ordre juridique et qui est maintenant sous le regard de l’autorité judiciaire.

Il est vrai que le clan Macron a lancé sa contre-offensive à partir du 24 juillet, lorsque le chef, entouré de sa garde rapprochée, a défié ses opposants et les juges de venir le chercher. Il y a eu une reprise en main médiatique et tous les chiens de garde ont donné de la voix. Puis les hommes de l’Elysée ont confié à des journalistes que la police serait épurée et qu’on avait trop tardé à systématiser le système des dépouilles à l’américaine. Et l’on continue à annoncer une réforme constitutionnelle réduisant le nombre de parlementaires et les droits du Parlement – même si le doute s’installe quant à la possibilité d’un vote favorable du Congrès.

Le clan Macron peut compter sur le soutien du gouvernement et de la majorité parlementaire à l’Assemblée nationale. Il a gagné toutes ses batailles contre Force ouvrière et la CGT. Mais il se heurte désormais à l’hostilité de la Police nationale, qui compare les privilèges des hommes de main aux pénuries dont elle est victime, et plus généralement à l’hostilité de l’administration. Ceci dans un contexte d’impopularité croissante d’un Jupiter muré dans son arrogance mais déjà perdu de réputation. L’épreuve de force est engagée. A la fin, il n’est pas sûr que ce soit Narcisse qui gagne.

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