L’arrestation au Japon de Carlos Ghosn devrait inciter les salariés, syndiqués ou en gilet jaune, à militer pour une réduction radicale des écarts de salaires.

Coup de tonnerre le 19 novembre : Carlos Ghosn, le PDG de Renault, l’homme fort du groupe Renault-Nissan-Mitsubishi, est arrêté par la police japonaise alors qu’il vient d’atterrir à Tokyo. Placé en garde à vue, le patron du premier groupe automobile mondial se voit reprocher d’avoir dissimulé au fisc japonais 39 millions d’euros de revenus et d’avoir pratiqué des abus de biens sociaux.

Carlos Ghosn bénéficie bien évidemment de la présomption d’innocence et il faut attendre pour se prononcer sur les malversations qui lui sont reprochées. Il est cependant permis de noter qu’un homme aussi puissant, placé à la tête d’un groupe complexe dans une ambiance de compétition impitoyable, aurait dû veiller à ne pas donner prise au moindre soupçon. Or l’arrogance brutale du personnage et son train de vie flamboyant mettent aujourd’hui Renault en difficulté et peut-être même en péril.

Sans préjuger des suites judiciaires et industrielles de l’affaire Ghosn, le scandale qui a éclaté au Japon met en lumière un autre scandale, général et légal, qui porte sur les écarts de revenus entre grands patrons et simples salariés. L’an passé, le mensuel « Capital » estimait que le PDG de Renault avait gagné 100 millions d’euros entre 2009 et 2016 et, en 2017, l’éminent personnage n’avait gagné que 13 millions d’euros. Un coup d’œil à la grille des salaires chez Renault nous apprend qu’un agent de production gagne en moyenne 1 618 euros par mois soit 19 416 euros par an. Bien sûr que le rôle et les responsabilités de l’éminentissime patron et du simple ouvrier ne sont pas les mêmes mais un écart aussi vertigineux est injustifiable. Comme Carlos Ghosn n’est pas un cas isolé mais au contraire un élément représentatif de tout un système, il y a lieu de remettre en cause les inégalités croissantes de revenus.

Car il est évident que les inégalités de revenus sont en très rapide augmentation depuis une vingtaine d’années. Dans un ouvrage qu’il importe de lire ou de relire (1), Gaël Giraud et Cécile Renouard rappellent qu’en 1989 Jacques Calvet, patron de Peugeot, avait provoqué un scandale en augmentant son salaire de 45% pour une somme de 2,2 millions de francs qui représentait alors 35 fois le Smic. En 2002, Jean-Martin Folz, PDG de Peugeot-Citroën, touchait 166 fois le Smic – hors stock-options. En 2015, « Capital » indiquait que les salaires annuels des dix premiers patrons du CAC 40 s’étageaient entre 305 Smic annuels et 958 pour le patron de Sanofi, Carlos Ghosn ne venant qu’en quatrième position avec 415 années de Smic soit 7 251 790 euros pour son salaire chez Renault auquel s’ajoutait son salaire, à peu près équivalent, chez Nissan.

Les défenseurs intéressés de l’aristocratie capitaliste expliquent que ces sommes astronomiques viennent récompenser la prise de risque et les capacités managériales de dirigeants hors du commun. Pourtant, les patrons du siècle dernier se contentaient de beaucoup moins, à responsabilités équivalentes. Pourtant, la rémunération des dirigeants des groupes détenus majoritairement par l’Etat est plafonnée à 450.000 euros par an, alors que leurs fonctions demandent les mêmes capacités. Pourtant, de nombreux patrons surpayés du privé continuent de l’être quand les résultats de leur groupe sont négatifs.

Faut-il laisser faire en « encadrant » les rémunérations par divers mesures inopérantes puisque ce sont les conseils d’administration qui décident – et mettent en minorité l’Etat dans les entreprises où il a des participations comme c’est le cas chez Renault ? Les complaisances et les lâchetés des dirigeants politiques ne feront qu’exacerber les mouvements de révolte car l’exigence de justice est très solidement ancrée dans l’esprit de la très grande majorité des citoyens. Selon les enquêtes d’opinion, ceux-ci demandent que l’écart de revenus soit compris entre 1 et 10. Dans leur livre, Gaël Giraud et Cécile Renouard estime que le « facteur 12 » serait rigoureux du point de vue de l’activité économique et de l’éthique. Il faut en finir, le plus tôt possible, avec les rapaces.

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(1)    Gaël Giraud, Cécile Renouard, Le facteur 12, Pourquoi il faut plafonner les revenus, Carnets Nord, 2012, nouvelle édition 2017.

Article publié dans le numéro 1156 de « Royaliste » – 2018