Le 11 mai à l’IRIS (1), le général Desportes a donné une conférence sur « Les enseignements stratégiques et militaires du conflit afghan ». Les conclusions, chaleureusement applaudies par l’assistance, sont d’une extrême sévérité.

Auteur d’ouvrages de référence sur les questions stratégiques, le général Desportes a énoncé « plusieurs idées » littéralement frappantes :

1/ La guerre a sa vie propre : en novembre 2001, la coalition a pris Kaboul et dispersé Al-Qaeda. Deux mille militaires occidentaux sont au sol. Dix ans plus tard, ils sont presque 150 000 à la suite d’une succession de décisions politiques qui ont changé les buts d’une guerre n’est toujours pas finie.

2/ « Ce qui est perdu d’entrée est difficile à rattraper » : or les Américains ont commencé par renforcer les seigneurs de la guerre tadjiks au détriment de l’Etat central, ce qui a éloigné les Pachtounes ; puis ils ont pris la direction des opérations et se sont aliéné la population.

3/ « si le centre de gravité de l’adversaire se situe au-delà des limites politiques que l’on s’est fixé, il est inutile de faire la guerre car il ne sera pas possible de la gagner ». Comme le centre de gravité des talibans se trouve dans les zones tribales pakistanaises, la guerre est perdue.

4/ « C’est avec son adversaire que l’on fait la paix. Selon le bon esprit de la guerre froide qui n’a pas fini de nous faire du mal, la conférence de Bonn en décembre 2001 a été non pas la conférence d’une réconciliation, mais la conférence des vainqueurs. Elle a de fait projeté les talibans, donc les Pachtounes, dans l’insurrection. Dix ans après, nous n’en sommes pas sortis ».

5/ Même sur le territoire afghan, la guerre ne peut être gagnée : pour mater une insurrection, il faut au moins 20 personnels de sécurité pour 1 000 habitants. En Afghanistan, il faudrait au moins doubler les effectifs engagés pour avoir une chance.

Après avoir une fois encore souligné qu’il s’agit d’une « guerre américaine » où « les calendriers et les stratégies sont dictés davantage par les préoccupations de politique intérieure américaine que par le dialogue avec les coalisés », le général Desportes livre une dernière observation, cinglante : « L’Afghanistan est une nouvelle preuve de l’échec de l’Europe. Je constate qu’il y a ou qu’il y a eu 15 pays de l’Union ayant engagé des forces militaires en Afghanistan : Allemagne, Belgique, Danemark, Espagne, France, Hongrie, Italie, Lituanie, Lettonie, Pays- Bas, Pologne, Roumanie, Suède, République Tchèque, Portugal. Avec des effectifs non négligeables puisqu’ils représentent environ 40.000 combattants, soit un tiers de la force engagée. Or il n’y a presque pas d’Europe ou en tout cas de défense européenne en Afghanistan. On pourra toujours m’expliquer qu’historiquement l’Europe a eu du mal à s’imposer en tant que telle dans cette guerre. Certes. Mais le constat est là : l’Europe mène sa guerre la plus longue « ever », elle le fait avec des effectifs extrêmement importants et elle n’existe pas. Cela donne une résonnance nouvelle aux propos du Ministre de la Défense Hervé Morin, qui affirmait fin octobre dernier : « L’Europe est devenue un protectorat des Etats-Unis. » Il est temps que l’Europe se reprenne en main. Merci».

Je me permets d’ajouter que les Etats-membres de l’Union européenne sont des nains militaires, à l’exception de la Grande-Bretagne et de la France. Il est temps que la France se reprenne en main et qu’elle se donne, sans regarder à la dépense, les moyens militaires d’une politique qui doit être conçue et mise en œuvre hors de l’OTAN et en toute indépendance à l’égard de Washington.

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(1) Institut de Relations internationales et stratégiques.

(2) Ancien commandant du Centre de doctrine et d’emploi des forces (2005-2008), ancien commandant du Collège interarmées de défense, diplômé du War Collège et ancien attaché militaire aux États-Unis.

(3) le texte intégral de la conférence se trouve sur le site, toujours intéressant, de theatrum belli : www.theatrum-belli.com/archive/2011/05/27/conference-du-general-vincent-desportes-sur-l-afghanistan-a.html+

 

Article publié dans le numéro 993 de « Royaliste » – 2011