Face à la terreur absolue, quand toute possibilité d’insurrection est anéantie, quand il n’y a plus rien à attendre de l’extérieur, qu’est-ce que fait que l’homme ne se résigne pas ? Telle est la question essentielle de notre siècle, celui du nihilisme accompli. Les réponses appartiennent aux survivants et aux revenants, que nous n’aurons jamais fini d’écouter puisqu’il restera toujours de l’indicible dans l’épreuve qu’ils ont subie.

 

Enigme de la résistance d’un peuple, et de l’homme lui-même, quand tout paraît irrémédiablement perdu… Pourquoi ne choisit-on pas de mourir (à moins que ce soit pour le salut d’autrui) ou de se plier à l’injonction du tyran en devenant, selon son désir, une bête de somme, une simple machine ? Et comment se fait-il que les hommes et les femmes vivant depuis plusieurs décennies dans la peur et dans l’isolement, confrontés chaque jour à la bêtise et à la folie, retournent parmi nous sans avoir rien oublié de leur identité profonde, sans s’être laissés retrancher du mouvement de la civilisation ?

Dans ce qui peut être dit pour nous éclairer, les récits qui nous viennent d’Albanie sont à tous égards précieux puisque ce pays présente la singularité d’avoir subi une des formes extrêmes de la tyrannie de type stalinien dans un enfermement total, tout en maintenant une ouverture sur l’universel grâce à ses écrivains – Ismaïl Kadaré tout particulièrement.

Comme le mystère chrétien, qui se présente dans la pleine lumière, l’énigme de la résistance albanaise apparaît dans le génie d’un homme qui est tenu, depuis la publication du Général de l’Armée morte (1), comme un classique. Dans l’œuvre d’Ismaïl Kadaré, l’admirable – ce qui permet à tout homme de s’y regarder – ne tient pas seulement à son évocation de la mythologie, à la justesse de son anthropologie, à la beauté épique des récits par lesquels il célèbre l’histoire de la nation albanaise. Par-delà toutes ces qualités, Ismaïl Kadaré est l’homme-mémoire, l’homme-lien qui s’oppose à la tyrannie. Opposition décisive, radicale, puisque le tyran et ses affidés ne peuvent perdurer qu’en s’efforçant de détruire la mémoire (d’abord travestie et surinvestie) et de briser tous les liens, tous les fils (ne-hilum) qui permettent d’exister hors du délire totalitaire.

On comprend pourquoi toutes les tyrannies emprisonnent et parfois tuent les hommes de l’écrit : la révolte populaire et la sédition militaire peuvent être matées par un surcroît de violence, alors que la prière, la mémoire et le rêve tissent un présent qui échappe à la volonté totalitaire et préservent un souvenir qui porte une tout autre espérance que celle des « matins qui chantent ». Dans un Etat athée, où tous les religieux étaient morts ou enfermés, il revenait à quelques écrivains de jouer le rôle symbolique (sumbolê : relier) qui permettait au peuple et à la nation de subsister.Comment ont-ils fait ? Bien des mots et des formules permettent d’expliquer cette résistance, sans élucider l’énigme. Ismaïl Kadaré écrit qu’il a été placé devant un choix amoral : accepter d’être enrégimenté pour survivre, donc renoncer à la littérature au nom de la vie. Autrement dit, accepter de mourir pour sauver sa vie (2). Décidant de vivre – d’écrire – il s’est trouva placé hors de la période historique et de son rythme totalitaire, dans une temporalité propre à l’écrivain qui lui permet de s’affranchir des contraintes de l’époque. C’est de cette position transcendante que l’écrivain engage une lutte implacable contre la dictature. Le tyran dispose de la violence qui terrorise l’écrivain, cette terreur devient une part de lui-même (3), mais l’écriture lui donne une puissance, parfois une dureté (4), qui lui assure une relative protection. C’est ainsi que Kadaré put, de roman en roman, préserver la mythologie albanaise (Le Pont aux trois arches), la relier aux mythes grecs (Eschyle ou l’éternel perdant), et actualiser (Les Tambours de la pluie) la résistance historique d’un peuple aussi irréductible que l’homme lui-même.

Dépositaire de la mémoire collective, et soucieux de la transmettre au peuple asservi dans sa mystérieuse beauté (si contraire à la transparence totalitaire) et dans la richesse de ses savoirs (sur la violence, sur le sacrifice, sur la fidélité dans l’espérance) Ismaïl Kadaré ne pouvait choisir de résister et de témoigner depuis une terre d’exil (sauf à la fin), ni prendre héroïquement la tête d’un classique mouvement de dissidence. Le héros est un être-pour-la-mort, alors qu’il s’agissait de vivre en affirmant une liberté souveraine face au tyran. Ismaïl Kadaré eut l’immense courage de résister en Albanie, avec le peuple albanais et pour lui, et de lancer au tyran des défis publics de plus en plus affirmés.

Ainsi dans son Eschyle : « Si les dieux ne veulent pas se conformer à l’image qui leur est proposée, mais continuent de se durcir encore, alors tant pis pour eux ! L’appel qui leur est lancé – « civilisez-vous ! » – n’aura pas été vain. Il leur rappelle qu’ils ne sont pas tels qu’ils devraient être, et constitue ainsi une incitation à la révolte éternelle contre eux » (5). Ainsi dans Le Palais des rêves (6), un de ses chefs d’œuvre, qui décrit l’immense et secrète bureaucratie chargée de recueillir, de classer et d’interpréter tous les rêves que fait un peuple en dormant, dans la crainte qu’un maître-rêve, le Maître-Rêve, ne provoque l’anéantissement de l’Empire. Le sens de l’ouvrage ne pouvait échapper au tyran, et son auteur fit l’objet de multiples menaces. Mais l’appareil de la terreur était tenu en respect par cet homme qui était, comme Eschyle, « d’aspect commun » ; et c’est ce timide écrivain qui fut le dernier résistant albanais et le premier, celui qui quitta son pays en mai 1990, indiquant à ses amis écrivains, aux politiques et au peuple albanais que le temps de la délivrance était venu et qu’ils devaient le vivre librement. Etranger à toute pose esthétique et à toute gesticulation héroïque (« la liberté humaine, écrit Lévinas, est essentiellement non héroïque » (7)) Ismaïl Kadaré‚ entendait demeurer dans son propre temps et dans son domaine. Aussi son œuvre, tragiquement marquée par un pays et par une époque, a-t-elle prit une dimension universelle. Son inépuisable richesse lui vaudra de multiples interprétations. La plus simple est aussi la plus difficile à mettre en pratique : toute résistance à la tyrannie est d’abord ontologique, elle procède de l’irréductible liberté de l’être humain, qui consiste lorsque tout paraît perdu à opposer une dénégation silencieuse et obstinée à la mécanique monstrueuse qui s’est mise en place. Mais ce refus intime ne prend son sens et sa force que dans la relation à autrui, par la responsabilité que nous en prenons, et qu’il prend à l’égard de nous-mêmes. Pas de résistance possible sans un lien initial entre quelques uns, qui se tisse dans la parole et dans l’écrit, et qui se développe dans le sentiment de l’appartenance à une même collectivité historique – le plus souvent de forme nationale.

Les tyrans devinent ou savent tout cela. Dès lors, pourquoi ne suppriment-ils pas tous les hommes-mémoire, tous les hommes re-ligieux selon la foi et (ou) selon l’histoire ? Sans doute parce qu’ils comprennent qu’une destruction totale de la mémoire et une totale impossibilité‚ de rêver jetteraient le peuple, soumis à la folie solitaire du tyran, dans une démence collective qui anéantirait tout. La police totalitaire la plus achevée, celle du Palais des rêves, s’efforce seulement de surveiller l’inconscient, afin de surprendre et d’éliminer le seul rêve dangereux pour l’Empire…

La liberté de penser est la faille destinée à s’élargir, l’acte premier et silencieux qui annonce et permet l’effondrement ultérieur du tyran. Qu’on ne croie pas, cependant, que cette liberté intime échappe naturellement à la machine totalitaire : « le mal, se souvient Kadaré, pouvait vous atteindre à tout moment, et pour neutraliser cette terreur, on était obligé de consumer une partie de sa liberté intérieure, de sa capacité de résistance et de son courage » (8).

 

Sous l’égide d’Ismaïl Kadaré, ou à côté de lui, se constitua la génération des écrivains-résistants, qui ne tiraient pas leur talent de la dissidence puisque leurs œuvres continuent de résonner en nous de multiples manières. Parmi ceux qui ont été traduits en français, Dritëro Agolli est le plus ancien et le plus célèbre. Sa Splendeur et décadence du camarade Zulo (9), publié en Albanie en 1972 présente le portrait ironique d’un bureaucrate de la culture, que les régimes dictatoriaux fabriquent à des milliers d’exemplaires et dont les totalitarismes de l’avenir ne sauraient se passer. Le camarade Zulo s’est lui-même parfaitement défini par le magnifique aphorisme qu’il lut au camarade Demkë, un jour de mission, alors qu’ils se reposaient sur un talus dans l’odeur grisante de la luzerne et du trèfle : « Bureaucrate : c’est un bouc qui mange le papier mais n’exclut pas, à l’occasion, de manger aussi des raisins » (pensée n° 7). Par voie de conséquence et subséquemment, on en conclut que le camarade Zulo, grâce à son néant de pensée et à sa langue avilie, est aujourd’hui le serviteur zélé de quelque fondamentalisme, et sera demain ou dans dix ans le militant efficacement nul du nouveau fascisme. Zulo n’est pas une invention du communisme. Autant se prémunir dès à présent, puisqu’il est inévitable que nous rencontrions cet homme capable de manger aussi du raisin, tout en débitant les maximes de n’importe quelle Pensée Correcte.

En contrepoint de l’ironie salutaire de Dritëro Agolli, qui vise les maîtres-censeurs de la périphérie, Bashkim Shehu nous conduit au cœur du pouvoir, au plus secret de sa tragédie, que le système tyrannique porte à son point extrême. Le secret, c’est qu’il n’y a pas de secret, sauf dans les apparences : Eschyle dit déjà que le roi veut que son œuvre survive dans la personne de son fils, dont la présence lui est cependant insupportable puisqu’elle annonce sa propre mort. Les rivalités et les conflits qui s’ensuivent trouvent souvent une issue pacifique, dès lors que les lois de l’Etat sont assez fortes pour assurer finalement une succession paisible. Cela d’autant plus que la filiation s’inscrit dans une relation d’amour, plutôt que de haine. Le tyran est au contraire désespérément seul, enfermé dans sa logique violente d’un absolutisme qui est par définition délié (ab-solutus) des lois. Son successeur désigné est d’autant plus inquiétant que sa présence n’oblige pas seulement le souverain à envisager la mort : l’héritier peut se montrer très pressé de prendre les rênes car il se sait lui aussi menacé.Dans l’Albanie stalinienne, c’est le dictateur vieillissant qui eut raison de son dauphin potentiel – en l’occurrence Mehmet Shehu, qui se suicida étrangement une nuit de décembre 1981. Son fils Bashkim raconte dans un récit terrifiant – même pour ceux qui ont beaucoup lu sur les luttes de pouvoir en pays communiste – comment Enver Hoxha organisa, en dramaturge pervers, l’élimination du premier ministre et de sa famille (10). « En allant à la recherche du tombeau disparu de mon père, conclut Bashkim Shehu, j’ai entendu raconter les histoires les plus ahurissantes sur le sort réservé aux cadavres des ennemis du pouvoir ! Corps remis à la faculté de Médecine et découpés en morceaux pour servir d’illustration aux cours d’anatomie ; cadavres dissous dans des bains d’acide ou mutilés, visages défigurés à coup de serpe, comme si, en effaçant toute trace de sépulture, on voulait chasser la crainte inexplicable de les voir se relever et sortir de leur tombe » (11). Ces derniers mots ne relèvent pas de la figure de style. La machine totalitaire détruit la chair, efface les traces matérielles, car le tyran affecte toujours de croire qu’il peut faire comme si rien ne s’était passé – puisqu’il ne reste rien du passé. Mais la minutie de l’effacement traduit une peur panique de ce qui ressurgit et demeure malgré tout, par-delà la mort et la destruction : le légendaire, sa mémoire ; les anciennes coutumes et leur transmission ; la fidélité entre les êtres et la force des liens familiaux. Tous les appareils de la tyrannie, toute la violence dont elle est capable, révèlent leur impuissance devant cette constante actualisation du passé. Et la panique est d’autant plus grande que la propre mémoire du tyran est hantée, c’est le cas de le dire, par les contes et les légendes.

Or le légendaire albanais recèle, comme tant d’autres, des histoires de revenants, de cadavres enfouis et de sacrifices sanglants. Ismaïl Kadaré s’en inspire dans plusieurs de ses romans, par exemple celui qui raconte l’étrange retour de Doruntine, la jeune épousée, dans son village natal (12). Elle vient au chevet de sa mère mourante, et lui dit que c’est son frère Constantin, mort depuis trois ans, qui l’a ramenée. Le livre, merveilleusement angoissant, est celui de toutes les fidélités – à la coutume et à la promesse tenue selon la coutume (la Bessa), à la famille et à la terre natale, à la mémoire des disparus. Fidélité maintenue la vie durant, mais aussi dans la mort et au-delà de la mort. Fidèle à la mémoire de son père, et d’autant plus fidèle que le disparu n’a pas de tombeau, Bashkim Shehu reprend dans un roman (13) le thème de l’étrange retour, cette fois d’un homme, Victor Dragoti, abattu neuf ans plus tôt alors qu’il tentait de fuir la dictature à la nage. Survivant ou revenant ? La question trouble le jeu des puissants, alors que l’homme avance sur son chemin dans la fidélité à une femme, pour une seule nuit d’amour. C’est ce déplacement, dans une autre unité de temps et pour une raison qui échappe à l’apparente rationalité totalitaire, qui est à tous égards bouleversant.

Comme Ismaïl Kadaré et Bashkim Shehu, Besnik Mustafaj reprend les anciennes ballades albanaises de la parole donnée (14) pour nous raconter une autre échappée de l’enfer totalitaire – celui conçu et organisé par l’Allemagne nazie.

Survenant à l’improviste, comme Doruntine et Victor Dragoti, Gori revient comme il l’avait promis pour épouser Sana, passer avec elle quinze jours de vacances au bord de la mer, afin que, neuf mois plus tard, un enfant vienne au jour. Gori est revenu, mais il ne transpire pas en faisant l’amour, il fuit la lumière et les gens, ne se baigne jamais et dort d’un sommeil de plomb… Survivant, revenant, mort-vivant ? Le jeune et beau talent de Besnik Mustafaj entraîne dans un récit saisissant (15) au terme duquel nous savons que Gori tiendra la promesse qu’il a faite à la femme aimée : car si l’homme est absent, Gori est la figure même de la fidélité, pas seulement pour veiller un agonisant ou pour une nuit d’amour, mais dans l’ordre de la création. Comme tous les enfants qui sont nés aux portes de l’enfer avant qu’on y précipite leurs parents, le fils de Gori n’incarne pas seulement le triomphe de la vie. Il est voué à la fidélité, par la mémoire douloureuse de sa mère, et parce qu’il se sait chair de la chair de celui qui, un jour de juin, prit un train pour un ultime voyage.

Il ne faut pas imaginer, cependant, que les écrivains albanais sont enfermés dans le souvenir de l’horreur totalitaire. Ils savent que la chute de la tyrannie ne libère pas de la violence. Elle ne cesse de courir, selon d’autres circuits, qui peuvent être ceux de l’ancienne coutume, de la vénérable tradition. Le pouvoir totalitaire, proche de la société au point de vouloir s’y confondre, peut engendrer une terreur absolue. Mais il existe aussi dans les anciennes sociétés des princes lointains qui se contentent de percevoir un impôt sur le sang versé. Trop éloigné, le souverain laisse la violence évoluer selon la coutume, qui la tient dans de strictes limites, puisqu’elle définit strictement les conditions dans lesquelles ont lieu les « reprises de sang », les délais à observer avant l’accomplissement de la vengeance, les moments et les espaces de répit et de paix. Mais la violence ainsi réglée demeure dans la société traditionnelle, et le sang finit par couler…Telle est une des vérités anthropologiques d’Avril brisé, autre chef d’œuvre d’Ismaïl Kadaré, qui interdit toute idéalisation du passé, toute nostalgie de l’authenticité. Si d’aventure les écrivains venaient à oublier la vérité de la violence, pour mieux continuer à dénoncer la violence de la Vérité-selon-Hoxha, la guerre civile dans l’ancienne Yougoslavie leur rappellerait que toute société humaine vit sous la menace d’une issue sanglante aux crises qu’elle traverse et aux conflits qu’elle ne parvient pas à résoudre.Libérée de sa peur, l’Albanie regarde vers le Kosovo, considéré comme cette autre moitié d’elle-même, qui prolonge la tragédie albanaise. Jusqu’au bain de sang ? On le dit de part et d’autre de la frontière, et il est vrai que les nationalismes serbe et albanais paraissent inconciliables. Pourtant, de Prishtinë à Tirana, des Albanais qui défendent les droits historiques de leur peuple sur la terre de Kosovo refusent de céder à la passion nationaliste et plaident pour un dépassement pacifique du conflit.Rexhep Qosja est une des principales figures de cette résistance pacifique. Professeur à Prishtinë, membre de la Ligue des droits de l’homme de Kosovo, Rexhep Qosja est, de l’avis d’Ismaïl Kadaré, le plus grand des écrivains, parmi tous ceux qui vivent hors des frontières de l’Albanie. Un seul de ses ouvrages a été traduit en français (17), d’une telle qualité qu’il nous fait espérer d’autres traductions dans notre langue. Les « Treize contes qui peuvent faire un roman » décrivent le peuple kossovar dans sa diversité chatoyante, ses misères et ses bassesses. Rien de moins nationaliste, rien de moins populiste que ce roman dédié au peuple albanais. Rexhep Qosja sait que chaque nation, aussi fière soit-elle, n’est qu’une des modalités de l’universelle condition humaine. En lecteur avisé de la Bible, il sait que le voisin, le rival, l’ennemi même, ne sauraient personnifier le mal. Et de citer Job, V, 6 en exergue d’un de ses contes : « Non, l’adversité ne prend pas sa source dans le sol et le mal ne peut germer dans la terre : c’est l’homme qui amène l’adversité‚ et le mal ».

C’est dire que les pratiques d’expulsion, d’exclusion, d’éradication, d’élimination de l’autre, quelque soit le peuple et le territoire, ne résolvent rien. On a beau chasser l’autre, le mal demeure, et même il empire puisqu’on ne peut pas vivre sans les autres. On ne peut non plus vouer les autres et soi-même à la mort car la mort est ce qui nous faire vivre, ce qui donne sens à la vie.« (…) c’est une crainte créative, la crainte de la mort ; la mort me pousse ; en pensant à la mort, je pense que je ne serai pas oubli‚ ; la mort s’oublie, la mort est complètement oubliée quand on aime, quand on est ensemble ; et moi je ne l’oublie pas quand je suis avec Roudina, près d’elle et lorsqu’elle est près de moi et les gens doivent se réunir, s’aimer parce que c’est l’union qui fait la force, se réunir en pensée et en sentiment et non pas seulement en pensée ou en sentiment. Le bigleux français n’a que partiellement raison quand il dit que l’enfer c’est les autres ; ceux qui aiment et qui sont aimés ne sont pas l’enfer. » (18)

C’est parce que les Albanais ont le sens du tragique, du sacré et du sacrifice, que leur littérature ‚claire magistralement le pouvoir politique et ses dévoiements tyranniques. C’est parce que le peuple albanais ne cesse d’être exposé à la mort qu’il est, avec ses écrivains, merveilleusement vivant.

***

Article publié dans la revue « Cité », Novembre 1996

 

Notes

(1) Le Général de l’Armée morte, Albin Michel, 1970.

Trad. Yusuf Vrioni.

(2) Ismaïl Kadaré, Printemps albanais, p. 8. Fayard, 1991.

Trad. Michel Metais.

(3) Ismaïl Kadaré, Le Poids de la Croix, p. 435, in Invitation à l’atelier de l’écrivain, Fayard, 1991, trad. Yusuf Vrioni.

(4) « L’instinct de l’espèce dressant l’écrivain contre la dictature, tout comme l’organisme qui devient résistant à une agression extérieure, il arrive que l’œuvre de l’écrivain, au lieu d’être affaiblie par la fièvre tyrannique, en soit endurcie ».Printemps albanais, op. cit. p. 9.

(5) Eschyle ou l’éternel perdant, p. 75. Fayard, 1988. Trad. Alexandre Zotos.

(6) Le Palais des rêves, Fayard, 1990. Trad. Yusuf Vrioni.

(7) Emmanuel Lévinas, Liberté et commandement, p. 33. Fata Morgana, 1994.

(8) Préface à L’automne de la peur, de Bashkim Shehu, p. 15.

(9) Dritëro Agolli, Splendeur et décadence du camarade Zulo, Gallimard, 1990. Trad. Christian Gut.

(10) Bashkim Shehu, L’automne de la peur, Fayard, 1993.

Préface d’Ismaïl Kadaré, Trad. Isabelle Joudrain-Musa.

(11) op. cit. p. 196.

(12) Ismaïl Kadaré, Qui a ramené Doruntine, Fayard, 1986. Trad. Yusuf Vrioni.

(13) Bashkim Shehu, Le Dernier voyage d’Ago Umeri, L’Esprit des Péninsules, 1995. Trad. Anne-Marie Autissier.

(14) « Kostandin et Garentine », « La chanson de Dhoquine » publiées en annexe de Un Eté sans retour.

(15) Besnik Mustafaj, Un été sans retour, Actes Sud, 1992. Trad. Michèle Montécot. Ancien Ambassadeur d’Albanie à Paris, Besnik Mustafaj est également l’auteur d’un essai sur la délivrance de l’Albanie (Entre crimes et mirages, l’Albanie, Actes Sud, 1992, trad. Christiane Montécot et Odette Marquet) et de plusieurs autres ouvrages littéraires, dont Le Tambour de papier, Actes Sud, 1996. Trad.Elizabeth Chabuel.

(16) Avril brisé, Fayard, 1981.

(17) Rexhep Qosja, La mort me vient de ces yeux-là, Gallimard, 1994. Préface d’Ismaïl Kadaré, trad. Christian Gut.

(18) La mort me vient…, p. 74.