Où va la diplomatie française ? Que veut-elle et que peut-elle ? A dire vrai, nous n’en savons rien. Cela n’aurait que peu d’importance si MM. Giscard d’Estaing et François Ponset ne donnaient eux-mêmes l’impression de naviguer dans la brume, sans qu’on sache s’ils suivent une route ou tournent en rond.

Le soir du réveillon, le Président nous entretient gravement de la guerre qui menace. Puis, le 4 janvier, il confie aux journalistes que l’intervention soviétique en Afghanistan « n’a peut-être pas été nécessairement programmée ni préméditée ». Ces considérations « décrispées » sont rapidement démenties. Personne ne sait plus s’il faut croire à la guerre ou à la détente. Heureusement, le voyage de M. Giscard d’Estaing en Inde vient, un instant, lever nos doutes : refusant la politique des blocs, notre Président semble rechercher une troisième voie.

Portés à la croire après Delhi, nous sommes bien forcés d’en douter après le sommet franco-allemand de Paris. D’une nette tonalité atlantiste, la déclaration commune du 5 février est alors interprétée comme un avertissement particulièrement ferme à la Russie. Moscou ne s’y trompe pas, qui accuse Français et Allemands de s’aligner sur Washington. Les Américains, de leur côté, se félicitent de cette « contribution constructive » et de la « condamnation très ferme de l’Union soviétique ». Et M. Giscard d’Estaing déclare que la « manifestation de solidarité que la France et la République fédérale venaient de donner constituait un facteur positif pour l’Europe et pour la recherche de la paix ».

ILLUSIONS

Pourtant, le texte commun à peine publié, la belle communauté de vue franco-allemande paraissait déjà aléatoire : tandis que Bonn insistait sur l’accord entre l’Europe et les Etats-Unis, M. Giscard d’Estaing, pratiquant le balancement circonspect, rappelait la volonté française d’indépendance. De fait, quelques jours après, il refusait toute participation à la réunion que Cyrus Vance voulait organiser à Bonn entre les principaux pays occidentaux.

Qu’en conclure ? D’abord que notre Président s’est fait des illusions sur l’attitude diplomatique de la République fédérale et sur la possibilité pour l’Europe d’exprimer une volonté commune. Ainsi M. Gensher, ministre Ouest-allemand des affaires étrangères, rappelle aujourd’hui que la sécurité de l’Europe dépend de la protection américaine et que la place de l’Allemagne « est aux côtés des Etats-Unis et non entre les deux superpuissances ». Position traditionnelle mais qui, une semaine après le sommet franco-allemand, réduit la déclaration commune à un chiffon de papier. En réalité, que la République fédérale poursuive sa politique d’alignement sur Washington ou que, dans quelques années, elle se réunifie, se « neutralise » et se rapproche de l’Union soviétique, la France et l’Allemagne n’ont pas grand’chose de commun à déclarer ou à entreprendre. Tant que M. Giscard d’Estaing ne comprendra pas cela, tant qu’il subira la fascination de l’Allemagne, il s’exposera à recevoir de cinglants démentis.

Seconde conclusion : la stratégie qui consiste à faire un pas en avant puis un pas en arrière montre que le Président de la République ne sait pas ce qu’il veut. Peut-être cherche-t-il simplement à ne déplaire ni aux Russes ni aux Américains, ni aux gaullistes dont il a besoin pour les présidentielles, ni aux atlantistes qui constituent le « parti de Président ».

Depuis le début de la tension internationale, nous ne connaissons que la politique du commentaire embarrassé, de la déclaration sans effets concrets. Il ne faut pas s’en étonner : c’est la conséquence de l’inexistence de la politique extérieure de la France depuis plusieurs années. Notre gouvernement n’est plus habitué à parler le langage de la clarté et de la fermeté. Alors il bafouille. Ainsi, la question de notre participation aux Jeux Olympiques : parce que la France n’a pas su dire non au régime totalitaire argentin, toute décision pour les jeux de Moscou sera suspecte. Un oui sera, à juste titre, considéré comme une marque de mépris pour les droits de l’homme, et un non comme un alignement sur Washington.

L’INCONSTANCE

Car nous ne savons plus depuis longtemps parler fermement aux Américains. Ni aux soviétiques, d’ailleurs. Les prises de distance élégantes à l’égard des deux impérialismes ne devraient pourtant pas nous dispenser d’actions concrètes. Mais c’est M. Giscard d’Estaing qui, à la Martinique, incitait les Américains à intervenir en Afrique. Et comment pourrait-il s’opposer à d’éventuelles ambitions de l’U.R.S.S. au Proche-Orient alors que nous n’avons plus de politique dans cette région ? Il est bien tard pour s’intéresser aux pays du Golfe, surtout lorsqu’on laisse les Etats-Unis pratiquer leur politique de pillage et d’escroquerie, surtout lorsqu’on permet à la propagande officielle de développer les thèmes d’un anti-arabisme qui n’a rien à envier à l’antisémitisme d’autrefois. Il est étrange, enfin, de proclamer son désir d’indépendance en laissant M. Poniatowski faire de la propagande pour une force nucléaire européenne, ou encore sans réagir aux déclarations du général Vanbremeersch, commandant la 1ère Armée à Strasbourg, sur l’emploi des missiles Pluton lorsque le « front » sera « rompu ».

Ainsi va la France, ballotée au gré des humeurs, des nostalgies, des craintes, des considérations électorales et parfois des sursauts du Président. Que ferait-il si la sécurité du pays était directement menacée ? Il n’est pas possible de faire confiance à un homme aussi fragile et inconstant. S’il est vrai que les périls s’accumulent, il est urgent que la France change de Président.

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Editorial du numéro 310 de « Royaliste » – 21 février 1980