Chers amis,

Je suis bien conscient de vous avoir submergés sous des textes indigestes et qui ont pu vous sembler très éloignés de notre propos initial, je vous en fais mes excuses. Mais je ne le regrette pas car il me semble essentiel, pour élaborer une réflexion sérieuse, de partir de bases solides. Les mécanismes démographiques et écologiques sont ce qu’ils sont, on ne peut pas les « interpréter » ou les travestir, donc si nous avons des décisions à prendre ou des choix à faire, ils devront être compatibles avec ces mécanismes, faute de quoi ils seraient au mieux inefficaces, au pire contre-productifs, et toujours absurdes.

Mais il faut revenir au centre du débat. Je me permets de vous recopier une partie de la phrase qui l’avait lancé, à propos de l’évolution démographique de l’humanité :

« Le problème principal n’est pas d’ordre biologique ou écologique, mais touche notre avenir comme civilisation. (…) La productivité agricole a atteint ses limites (…). Nous nous approchons donc de la limite de ce que peut fournir la planète, si nous ne l’avons déjà dépassée. Par chance (?) la population va arriver elle aussi à son niveau asymptotique. Mais sa survie va dépendre de la façon dont la production sera partagée. Et il n’y a que deux méthodes de partage de cette manne de plus en plus limitée : inégalitaire ou égalitaire. ».

J’espère avoir été convaincant sur l’évolution démographique et la description du fonctionnement d’un écosystème. Il reste encore un point (au moins dans mon domaine d’expertise) à préciser : où en est-on de « la productivité agricole », a-t-elle réellement atteint ses limites, peut-on en imaginer l’évolution ? C’est ce dernier point que je voudrais traiter ici.

Et là, nous entrons de plain-pied dans tous les problèmes de l’écologie mondiale. Même si c’est un peu artificiel, je voudrais d’abord faire la séparation entre les bouleversements climatiques et le saccage de l’environnement, et dans un premier temps ne parler que des seconds. Non pas que les problèmes de biodiversité, de pollution, de changement climatique n’aient pas d’importance ni qu’ils n’aient d’influence sur la productivité de la planète, mais mélanger les deux brouillerait la réflexion.

Nous avons vécu et nous vivons encore dans une stratégie de saccage de l’environnement, sous l’hypothèse implicite d’un monde infini : j’insiste, car nous vivons un double langage où « tout le monde sait que notre planète n’est pas infinie » ; mais où l’on garde pour nos sociétés des fonctionnements économiques fondés sur des concepts de croissance, donc de développement exponentiel, ce qui maintient cette hypothèse qui affecte toutes les autres décisions.

Des indicateurs ont été construits pour évaluer la capacité de la planète à répondre à nos besoins, et l’un d’entre eux  est assez parlant (et même très inquiétant) : la date dans l’année à laquelle nous avons « mangé » toute la production annuelle, tous les « intérêts » de la planète, et attaquons le capital. C’est à partir du moment où cette durée est inférieure à un an que l’on peut parler de saccage, car ce que nous consommons alors implique une baisse de la production de l’année suivante. L’analogie entre la production planétaire et  un compte bancaire, son capital et ses intérêts, même s’ils ne sont pas tout à fait homologues, est intéressante, elle nous parle et n’est pas fausse. Or cet indicateur nous montre que la consommation de la production annuelle de la terre est achevée chaque année un peu plus tôt, et que cette année elle a été évaluée au 2 août. Il y a donc bien saccage, et saccage effréné.

Un autre indicateur important est « l’empreinte carbone ». Il s’agit de  la mesure du volume de dioxyde de carbone (CO2) émis par combustion d’énergies fossiles, par les entreprises ou les êtres vivants. On peut calculer alors l’empreinte carbone d’un individu en évaluant le CO2 nécessaire à l’ensemble de sa consommation. L’empreinte-carbone d’un Français s’élevait en 2010 à environ 11,6 tonnes équivalent-CO2 (en incluant la consommation « extérieure », celle provenant des importations). A partir de là, en transformant l’équivalent-carbone, c’est-à-dire en évaluant en CO2 l’énergie nécessaire pour réaliser un produit industriel ou agricole tout autant qu’un service, a été calculé un indicateur qui va nous servir, celui de la surface de l’empreinte-carbone. Autrement dit : la surface de terre qui aura été nécessaire pour produire ces 11,6 tonnes. Cet indicateur tiré de l’empreinte écologique a été reproduit sur une figure devenue célèbre, que je vous joins : elle montre qu’au rythme actuel, à l’horizon 2050 il nous faudrait 2 planètes et demie pour satisfaire nos besoins

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Cette figure nous montre par ailleurs que les problèmes liés au saccage vont bien plus loin que la seule alimentation mondiale, et il y aura aussi à réfléchir aux moyens de revenir à des consommations globales acceptables par la planète, mais il s’agit d’une autre question. Restons-en pour le moment aux problèmes alimentaires. Je vous reprends ici un article publié dans Royaliste où je traitais ce point. « La Terre disposerait de 12 milliards d’hectares productifs. En 2006, cela donnait pour les 6,6 milliards d’humains une surface de 1,8 hectare dis­ponible par personne, alors que « l’em­preinte-carbone » moyenne d’un individu était de 2,6 hectares. On surexploite bien la planète depuis les années 80. En 2100, les 11 milliards d’habitants de­vront se contenter d’un peu plus d’un hec­tare par personne. Mais si la consommation reste au niveau actuel de 2,6 ce ne sont pas 12 mais 29 milliards d’hectares qui seraient alors nécessaires ! On aurait besoin de plus de deux planètes, et encore, à condition que le milieu ne soit pas dégradé. Or la dégra­dation de l’environnement est justement liée à l’augmentation de la population : on voit bien que se préoccuper du milieu et du climat pour éviter cette dégradation reste une priorité absolue. Ce constat fait, si l’on entre un peu dans les détails, on s’aperçoit que cette surex­ploitation est due à une faible partie de la population : l’Amérique du Nord et l’Eu­rope ont respectivement une empreinte de 9,4 et 4,5 hectares par personne, quand l’Afrique en est à 1,1, l’Asie à 1,3 et l’Amé­rique latine à 2. Autrement dit, le quart de la population mondiale consomme la moitié de la pro­duction mondiale. Il est donc tout à fait possible de revenir à des valeurs viables, puisque 75 % de la population mondiale montrent que l’on peut vivre aujourd’hui avec moins de 1,5 hectare par personne, ce qui reste dans les capacités de la pla­nète. Mais voilà : comme le signalent les Nations-Unies, ce but implique une remise en cause du « dogme de la croissance éco­nomique et matérielle continue ».

Les propositions sur la toile nous proposent deux types d’action : réduire la population ou augmenter la production. Nous avons vu que la démographie ne se laisse pas manipuler facilement, et que de toutes façons la population mondiale allait se stabiliser. Nous ne pouvons donc envisager que l’augmentation de la production. Il y a deux moyens : augmenter la production de la planète ou réduire la consommation individuelle. Ou les deux, ensemble. Par ailleurs il faut impérativement tout faire pour éviter la baisse de productivité « naturelle » par hectare de notre planète, ce qui impose de lutter contre la pollution et de prendre en compte le réchauffement climatique.

Augmenter la production de la planète implique de mettre au point des méthodes (agricoles et industrielles) qui produisent plus pour une même consommation de CO2 (ou de surface productive) ; ou d’augmenter la surface productive. La première chose est de voir si les productions actuelles sont bien utilisées. Je vous joins une figure importante : à quoi servent les ressources agricoles.

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On y voit trois usages pour la production végétale (céréales principalement, riz, maïs, blé etc., plus quelques autres comme le soja, les oléagineux etc.) : l’alimentation humaine, l’alimentation animale et la production d’hydrocarbures. Comme on peut le voir, la production pour l’alimentation humaine représente une part minoritaire des ressources : environ 1 milliard de tonnes en 2014, contre 1,2 pour l’alimentation du bétail et 0,3 pour les hydrocarbures. Il y a donc de la marge, si l’on reconsidère les usages. La production d’hydrocarbures « verts » est une stupidité sans nom : marginale dans ses apports pour la production d’énergie, elle accapare une part non négligeable des hectares productifs tout en présentant des aspects négatifs pour l’écosystème : faire pousser du palmier à huile (Afrique, Asie du Sud-Est) ou de la canne à sucre (Amérique du Sud, Etats-Unis) a imposé la destruction de centaines de milliers d’hectares, en particulier de forêt tropicale dont on connaît l’importance pour l’équilibre de l’écosystème mondial ; quant à l’alimentation animale, elle consomme une part considérable de la production agricole pour satisfaire non pas uniquement des besoins mais des abus de consommation. Quoi qu’il en soit, une réallocation même modeste des usages permettrait une augmentation significative des ressources alimentaires pour l’humanité. Ceci montre que, avec de la volonté politique et des objectifs clairs, la famine peut être évitée sans aucun problème.

Parlons maintenant des effets du réchauffement climatique. Car le saccage additionné au réchauffement climatique laisse craindre un effondrement de la productivité par hectare. Et là, nous sommes un peu dans le flou : on n’est sûr de rien en ce qui concerne l’effet du réchauffement, certaines zones stériles actuellement pourraient devenir fertiles, et vice-versa, et les modèles sont impuissants à prédire ces évolutions. Mais ce qui reste certain, c’est que nombre de zones de production actuelles vont voir leurs rendements décroître, voire s’effondrer, tant du fait d’un usage irresponsable que du changement climatique. Là aussi, il existe plusieurs types de solutions possibles : augmenter le rendement par hectare ou le nombre d’hectares (ou les deux). L’augmentation du rendement par hectare est encore possible, mais avec des conséquences à connaître. On peut par exemple appliquer les méthodes éprouvées de la révolution verte sur des territoires non encore soumis à l’agriculture intensive, mais en sachant qu’ils vont suivre la même évolution que ceux déjà soumis à ces méthodes : obligation d’utiliser de plus en plus d’engrais et de pesticides, soumission aux lois des monopoles agricoles, épuisement à terme. D’autres méthodes sont utilisables, mais sont souvent considérées pour le moment comme « anti-écologiques » : les OGM, par exemple, seront sûrement un jour indispensables pour permettre des rendements satisfaisants. Evidemment, ces OGM n’auront rien à voir avec ceux que Monsanto nous a cuisinés dans une vision strictement mercantile et d’appropriation des terres. Mais un OGM reste un OGM, avec des risques non maîtrisés de contamination génétique du milieu. C’est là qu’entre en jeu le politique dans toute sa grandeur : quel risque peut-on accepter eu égard à une situation donnée, et quelle décision doit-on prendre ? On retrouvera les mêmes choix difficiles avec les sources d’énergie, qui toutes ont des avantages et des inconvénients, parfois majeurs.

Reste aussi la possibilité d’augmenter la surface agricole. La FAO considère que globalement il existe encore des gisements inutilisés de terrains agricoles exploitables, avec lesquels on devrait pouvoir satisfaire les besoins mondiaux. Je vous joins la figure qui décrit cette possibilité.

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D’autres voies existent, par exemple  tirer avantage de la surface maritime, qui pour le moment n’est pas utilisée, ou à la marge. Ou réduire la pression anthropique sur le territoire, en favorisant l’urbanisation et les mégapoles. Opinion personnelle (l’éco-éthologiste refait surface) : ce choix de la concentration urbaine ne ferait d’ailleurs que suivre une tendance naturelle des populations animales à changer de comportement et devenir grégaires quand la densité de population augmente. On retrouve ce tropisme dans pratiquement tous les ordres zoologiques : insectes, poissons, batraciens, reptiles, oiseaux, mammifères, je ne vais pas vous noyer sous les exemples. En tout cas chez l’homme il est patent : dans tous les pays du monde cette tendance à l’urbanisation massive existe, qu’elle soit souhaitée, accompagnée ou combattue par les gouvernements. Profitons-en.

Bref, pas plus qu’il n’y a à craindre de croissance exponentielle de la population, il n’y a rien de désespéré dans le futur de l’alimentation humaine, même à 11 milliards d’habitants.

Mais à une condition : changer les habitudes, les objectifs et les méthodes. J’écrivais plus haut : » Nous nous approchons donc de la limite de ce que peut fournir la planète, si nous ne l’avons déjà dépassée. ». Cela est inéluctable si l’on rejette l’idée d’un partage solidaire. Or  dans le monde réel il existe un risque non négligeable que tous les efforts soient bloqués, ou pire appliqués par le système économique mondial dans une optique opposée à la nôtre : augmenter la production de l’agro-industrie dans un but strictement de profit et la rediriger vers une minorité gavée, comme c’est le cas de nos jours. Dans ce cas, que se passera-t-il si l’on adopte le principe pessimiste que rien ne pourra changer ? La FAO a fait des projections dans cette hypothèse de continuité des politiques économiques : dans ce cas de figure, on aboutit à un résultat différent de ce que je viens de vous décrire : une pénurie alimentaire globale à partir de 2040.

2040, c’est demain : on comprend toute l’urgence qu’il peut y avoir à faire les choix définitifs, à s’y tenir et à se donner les moyens de les mener à bien. C’est donc bien maintenant qu’il faut choisir. Et si l’on choisit le partage solidaire, parmi les implications d’un tel choix, celle de changer le système néolibéral de profit à tout prix écologique ou humain est sûrement le plus difficile ; mais il faut aussi changer d’urgence les habitudes alimentaires des pays riches, pour une série de raisons que je vous liste sans les détailler puisque tout le monde les connaît : confiscation des ressources au bénéfice d’une petite minorité, saccage de la planète, destruction des cultures paysannes, malbouffe, santé, pollution, augmentation de la consommation d’énergie,déstabilisation des productions agricoles locales, accaparement des surfaces agricoles mondiales, destruction de la biodiversité, gaspillage éhonté des ressources énergétiques dans les transports alimentaires, etc. Par ailleurs, je rappelle que nous sommes déjà dans une logique de saccage. Il nous faut impérativement non seulement bloquer, mais aussi renverser cette tendance. Cela passe, comme le dit l’ONU, par une remise en cause du « dogme de la croissance économique et matérielle continue. ».

Ce ne sera pas facile…

Un dernier point qui apporte un dernier élément au sujet. Il est tout à fait vrai que toute l’évolution de l’environnement, et en particulier le réchauffement climatique, est due, au départ, à l’augmentation de la population. C’est un fait, et l’on ne peut pas revenir dessus. On ne peut réduire la population, on ne pourra faire que nous ne soyons 11 milliards en 2100, et que ce qui a été détruit sur notre terre ne le soit pas : impossible de ressusciter les espèces disparues, de re-fabriquer du pétrole, de  réinventer des forêts vierges, de revenir aux conditions du XIXème siècle, de retourner vivre dans une planète infinie… Notre écosystème est d’ores et déjà bouleversé de façon irréversible, et il va évoluer de façon rapide -et dangereusement imprévisible- dans les années qui viennent. Il faudra s’y adapter. Et, si l’on considère que la priorité première est la sauvegarde de l’humanité, il faudra réussir à maintenir un équilibre délicat entre le maintien de conditions écologiques vitales pour notre espèce et les transformations obligées de l’environnement. Espérer maintenir un écosystème « naturel » sur la planète est illusoire, de même qu’il est illusoire de penser que nous pourrons sauvegarder l’ensemble de la biodiversité. Dans l’idéal, il faudrait faire évoluer l’environnement mondial en 50 ans de la même manière que l’environnement européen a évolué en 5000 ans : il n’y a plus rien de vierge et de sauvage chez nous, mais notre environnement est viable, raisonnablement biodivers,  productif, et nous y vivons bien, à près de 100 habitants par km2. Dans un siècle, quand l’Afrique et l’Asie elles aussi auront atteint cette densité (en Afrique elle en est en ce moment à moins de la moitié), quoi que l’on fasse il n’y aura plus rien de « sauvage » sur l’ensemble de la planète.  A la différence de nos ancêtres qui avaient du temps et de petits moyens, nous, nous avons de gros moyens et pas de temps. Le risque de tout casser ou de prendre de mauvaises décisions est immense, mais nous n’avons pas le choix. Et surtout pas celui de vouloir résister à une anthropisation massive de la planète. On peut regretter la disparition de la faune sauvage d’Afrique ou d’Asie, reléguée dans de petites réserves. Mais autant s’y faire, et anticiper cette situation avec des vues claires sur le rôle et l’importance de la biodiversité par exemple, et sur les moyens d’en sauvegarder l’essentiel, plutôt que de rêver de maintien d’un écosystème « idéal » déjà largement disparu et se retrouver soudain devant un fait accompli que nous n’avions pas prévu et auquel nous ne pourrons plus rien.

François VILLEMONTEIX