Nicolas Patin a retracé l’itinéraire de ces 1 674 députés allemands qui vécurent la Grande guerre, la révolution de 1918, la prise du pouvoir par les nazis et la Seconde guerre mondiale. L’enquête (1) nous transporte au cœur de l’Allemagne en proie à sa pulsion de mort.

Il y a, dans l’ouvrage de ce jeune historien très prometteur, une leçon de philosophie à méditer par ceux qui croient que l’expérience authentiquement vécue produit une seule et même vérité. On entre dans un champ d’expériences avec son histoire personnelle et ses préjugés sociaux ; on en tire des conséquences variées et des récits ou des mythes contradictoires. De l’expérience tragique de la guerre, on peut ressortir pacifiste, fasciste, communiste, démocrate de tendance chrétienne ou socialiste… à l’exemple de ces députés allemands qui fondèrent la République de Weimar après avoir participé à la Grande guerre.

Comme leurs adversaires, les Allemands sont entrés en guerre avec la certitude parfois allègre que l’affrontement serait bref puis ils ont vécu la longue épreuve avec l’idée qu’ils ne devaient pas s’être battus pour rien. Leurs députés ont quant à eux démontré, par leur comportement, que la guerre était la politique intérieure continuée par d’autres moyens. Nicolas Patin rappelle que Bismarck avait unifié le Reich par la guerre mais qu’il avait renforcé les divisions de la société allemande en combattant les catholiques et les socialistes tout en veillant à ce que le Parlement soit fragmenté et inefficace. C’est pourquoi une partie des élites allemandes conçut la guerre comme le moyen de réaliser l’unité intérieure – le ralliement des socialistes à l’Union sacrée autorisait cet espoir – mais ce fut une illusion. La guerre de masse n’effaça par les oppositions partisanes et les luttes de classes : les nobles y sont officiers supérieurs, les ouvriers et les paysans sont de simples soldats ou des sous-officiers qui vivent la guerre au ras du sol et les officiers subalternes appartiennent à la classe moyenne. A chacun sa guerre, ses valeurs, sa mythologie – la fameuse camaraderie du front n’existant que dans de petits groupes de combat.

C’est finalement avec des identités de classe approfondies que les Allemands abordent l’année 1918, qui fut à la fois celle de la défaite et de la révolution : « la société d’empire, dans ses divisions, s’autoreproduit dans la guerre et après elle ». Les opposants de l’époque impériale deviennent les dirigeants de la République mais les élites inchangées gardent leurs anciennes pratiques. On retrouve à Weimar les familles politiques de l’avant-guerre et si le personnel des partis se renouvelle, le recrutement social et la pratique parlementaire ne varient guère. Nicolas Patin montre que « dans un système politique fondé sur l’amertume et sans fort symbole d’intégration à une liturgie républicaine, Weimar donnait une prime insensée à l’irresponsabilité politique » … vécue au rythme de l’alternance au pouvoir des conservateurs et des socialistes.

Durement ressentie, l’amertume de la défaite conduit une partie des élites à forger le mythe du coup de poignard dans le dos dans une ambiance générale de politisation de l’expérience de la guerre. Les nostalgiques de l’Empire et les nationalistes célèbrent la lutte héroïque et sacrificielle d’une mythique communauté de front vite confondue avec la communauté allemande ; les socialistes glorifient la solidarité des prolétaires des tranchées et les communistes appellent à la révolution dans une société en proie aux tentatives insurrectionnelles, aux menées des corps francs, au terrorisme et aux tentatives de putsch jusqu’en 1923. Après l’échec des nationalistes à Munich et des communistes à Hambourg, la violence née de la guerre et de la défaite ne cessa pas : « la volonté de détruire le système républicain n’avait pas disparu, mais elle devait changer de forme : communistes et nazis, tout en continuant de recourir à des actions violentes […], décidèrent d’entrer au Reichstag pour le détruire de l’intérieur ». Nicolas Patin souligne à juste titre les réussites de Weimar et la belle vitalité culturelle de la jeune République qui n’a pas pu maîtriser les forces conjuguées pour l’abattre. Ce n’est pas la crise qui à conduit à la guerre, ni l’hyperinflation de 1921-1923. L’Allemagne était sortie de la guerre les armes à la main et sa représentation politique se pensait selon la guerre ou en vue de la guerre à reprendre.

On sait, ou on devrait savoir, que c’est la politique de déflation du chancelier Brüning qui a poussé un nombre croissant d’électeurs allemands vers le parti hitlérien. Au Parlement, les nazis pratiquent une politique d’obstruction systématique – alors que les communistes participent au travail législatif. La violence des députés nazis est couplée avec les opérations de rue des S.A. et tous cultivent une mythologie guerrière qui intègre les anciens combattants nationalistes et les jeunes qui n’ont pas fait la guerre. Alors que tous les partis comptent de nombreux vétérans de 1914-1918, ce sont les nazis qui récupèrent et développent le mythe de la camaraderie du front et parviennent à rassembler des électeurs appartenant à différentes classes sociales tandis que les communistes se fourvoient dans la dénonciation du « social-fascisme » qui les rend complice des nazis au Parlement et parfois dans la rue.

La fin est connue : après l’incendie du Reichstag, les communistes sont éliminés, les S.A. sont maîtres de la rue ; tous les députés du parti conservateur et du centre catholique votent les pleins pouvoirs à Hitler. Tandis que les députés se dispersent – certains seront internés, exécutés, d’autres s’en tireront – c’est un nouvel épisode de la catastrophe allemande qui commence. Il ne prendra fin qu’en 1945, au terme d’une guerre de trente ans.

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(1)    Nicolas Patin, La catastrophe allemande, Fayard, 2014.

 

Article publié dans le numéro 1051 de « Royaliste – 2014