L’oligarchie française imite l’Allemagne pour trouver les clés de la réussite et entrer dans le cercle enchanté de l’efficacité compétitive et de la sagesse comptable. C’est être dupe d’une fiction que les élites allemandes se racontent et nous racontent.

L’Allemagne ? Des produits de qualité. Une efficacité commerciale époustouflante. Des comptes bien tenus. Et la paix sociale par-dessus le marché ! Comment ne pas suivre « le premier de la classe européenne » et appliquer les sages leçons qu’il nous dispense ? Telle est la bonne grosse évidence que Pascal Ordonneau, banquier de profession et fin connaisseur de l’Allemagne, détruit avec une précision remarquable et somme toute réjouissante (1).

Pour reprendre la métaphore médiatique usée jusqu’à la corde, l’Allemagne n’est pas « le bon élève » de la classe européenne mais un Etat national qui agit en Europe et dans le monde selon ses intérêts propres. Elle reste dans la zone euro parce que cette monnaie lui convient et sans aucun égard pour l’Europe du Sud – France incluse – ruinée par ce carcan monétaire. Elle rejette les euro-obligations parce qu’elle n’en a pas besoin. Elle décide de sortir du nucléaire sans consulter ses partenaires, exploite ses gisements de lignite et importe du charbon américain dans le parfait mépris de l’environnement. Elle a construit une industrie agroalimentaire qui est en train de ruiner la nôtre grâce à l’exploitation d’une main d’œuvre servile… La gentille Allemagne, sagement européenne, c’était celle qui vivait sous la menace soviétique – mais qui prospérait déjà par la combine de la sous-traitance est-allemande.

L’illusion française se complique d’une illusion allemande. Outre-Rhin, on se raconte des histoires que nous connaissons par cœur : l’épouvantable hyperinflation, les ruines de la guerre, puis l’ordo-libéralisme et le redressement grâce au bon docteur Erhard, au travail allemand, aux exportations allemandes constituent les morceaux de choix d’une légende. Ce n’est pas l’hyperinflation de 1923 mais la déflation de 1930 qui est l’une des causes de la catastrophe allemande. Les ruines de 1945 ne sauraient faire oublier le pillage de l’Europe occupée, l’importation d’une main d’œuvre servile pendant la guerre et l’absence de réparations. Six mois après la réforme Erhard de 1948, les prix flambent, le chômage augmente et la production retombe, la balance commerciale est déficitaire tout comme la balance des paiements : au lieu de punir les Allemands comme on punit les Grecs depuis 2010, les membres de l’Union européenne des paiements firent crédit à l’Allemagne qui bénéficiait du plan Marshall et qui, de surcroît, tira parti pendant dix ans de la sous-évaluation de sa monnaie. Au regard de la bienveillance internationale, l’ordo-libéralisme compte pour du beurre rance.

Passées les difficultés de la réunion des deux Allemagne – que ses voisins ont payée par des taux d’intérêts accablants sans qu’on leur demande leur avis – Berlin joue à nouveau les capitales impériales et se donne comme un modèle qu’elle est incapable de définir et de concrétiser.

Modèle d’unité ? L’Etat fédéral a réuni deux peuples qui restent mal accordés. Les villes de l’Ouest supportent mal un endettement destiné à la reconstruction de l’Est. Les gens de l’Est, plus frappés que les autres par le chômage et la pauvreté, se souviennent du pillage de leur pays et de la destruction de leur système de protection sociale.

Modèle de bonne gestion ? Qu’il soit public – pour les deux-tiers – ou privé, le système bancaire allemand « est probablement le plus inefficace, le plus fragile et surtout le plus dépendant de la puissance publique de tous les systèmes européens, même le britannique » souligne Pascal Ordonneau qui rappelle les pertes de la Commerzbank et de Hypo Real bank. Et n’oublions pas que l’Allemagne occupe la troisième place dans le classement mondial des pays endettés !

Modèle de société ? Les salaires des plus pauvres sont bloqués depuis vingt ans, les réformes Hartz ont réduit les allocations de chômage et créé des boulots à un euro qui « bénéficient » à 20% de la population active – les femmes étant les principales victimes de ce système. L’économie sociale de marché n’est plus qu’un marché ordonné pour les riches.

Modèle industriel ? Les délocalisations dans la Mitteleuropa et l’exploitation de la main d’œuvre nationale et immigrée assurent à l’Allemagne de solides avantages compétitifs qui sont obtenus sur le dos des voisins. Mais l’automobile, symbole de la puissance et de la qualité allemandes, est une industrie du 20ème siècle et la spécialisation dans la mécanique est dangereuse : l’Allemagne profite de ses acquis et de ses prédations mais elle oublie d’innover. D’où le paradoxe : l’Allemagne impérieuse est fondé sur un capitalisme de rentiers qui vend ses produits à l’Europe dominée et qui veut maintenant installer ses usines hors de notre continent pour approvisionner les marchés émergents.

Ce capitalisme rentier s’explique par le déclin démographique de l’Allemagne. Avantageux à court terme (moins d’écoles à construire, moins de chômeurs, des logements à prix raisonnables), le déficit des naissances annonce une inertie croissante. L’Etat fédéral gonfle son bas de laine pour supporter le poids croissant des retraités, puise dans le stock européen de chômeurs pour faire tourner les machines de cette Allemagne qui se chauffe au charbon, rêve de vacances au soleil dans sa colonie grecque et a définitivement remis aux Etats-Unis le soin de la défendre.

L’Allemagne est impériale par défaut : nous ne savons plus donner à ses dirigeants le sens des limites. Elle continuera de développer longtemps sa volonté de puissance mais elle présente des failles béantes que les nations dominées sauront, un jour ou l’autre, exploiter.

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(1)   Pascal Ordonneau, Le retour de l’empire allemand ou le modèle imaginaire, Editions Jacques Flament, 2014.

 

Article publié dans le numéro 1067 de « Royaliste » – 2014