Tout comme la fin de l’Histoire dans le marché globalisé, la mort du Politique est un conte à dormir debout. Aux Etats-Unis, en Europe, en Chine, en Russie, la grande crise a fortement souligné le rôle décisif des Etats – démocratiques ou non. En Amérique latine, une dialectique très complexe lie le Politique et l’antipolitique. Passionnante sur le plan théorique, elle nous concerne pratiquement car l’Europe est elle aussi exposée à un projet de « technicisation moralisante » des enjeux politiques.

Dans les milieux dirigeants, la mode est au « conservatisme compassionnel » et l’on repère depuis peu, dans les discours officiels, un remaniement a minima du concept de fraternité. Le message est simple : nous savons que le peuple souffre et nous n’avons pas d’autre choix que de lui demander encore plus de sacrifices excessivement douloureux ; mais nous plaignons le peuple souffrant et nous tentons de le soulager autant que possible par nos programmes de survie – RMI, RSA et autres allocations de solidarité. C’est ce soin hautement moral qui valide notre rôle dirigeant et les réformes entreprises pour le bien de tous.

Le piège est grossier mais la plupart des dirigeants socialistes et deux puissants syndicats consentent à s’y maintenir, les débats portant sur les différents usages que l’on peut faire de la même « boite à outils ». L’avez-vous remarqué ? Les politiques, les syndicalistes et maints hauts fonctionnaires utilisent cette métaphore tout à fait significative : l’action publique est un outillage réservé à des spécialistes de la gestion et aimablement expliquée par les gestionnaires de la communication. Ravis d’être ainsi reconnus (le concept de la reconnaissance est de plus en plus utilisé), heureux d’être réconfortés par les dirigeants, nous sommes invités à leur manifester notre solidarité par ces temps de crise et à les remercier pour l’aide généreuse qu’ils apportent aux plus démunis.

Si ce rejet du souci politique en tant que tel était seulement la marque du sarkozisme et d’une poignée d’oligarques socio-libéraux, le péril pourrait être assez facilement conjuré. Mais nous savons que le déni du politique, de la démocratie représentative et de la nation est au cœur d’une vaste offensive idéologique que nous affrontons depuis 1983 en France mais qui s’est également déployée sur le continent européen et aux Amériques.

 

Un détour

Des nations latino-américaines, nous avons beaucoup à apprendre sur les questions politiques et sociales qui nous préoccupent. Pour reprendre le mot de Georges Balandier, elles valent un « détour » (1) très enrichissant comme j’ai pu le constater en lisant successivement l’ouvrage de Natacha Borgeaud-Garciandia sur la domination (2) puis le gros recueil des articles tirés d’un colloque franco-argentin sur le Politique en Amérique latine (3). Les auteurs sont tous sociologues mais ils ont pris le temps de rappeler l’histoire récente des différents pays afin que les lecteurs peu au fait de l’Amérique latine – c’est mon cas – puissent les suivre sans difficulté dans leur voyage au cœur des sociétés argentine, brésilienne, mexicaine, vénézuélienne, chilienne… Humberto Cucchetti (« Réflexions sur le phénomène péroniste »), Robert Cabanes (étude sur les « modes de reproduction de la société urbaine de Sao Paulo »), Andrès Bansart (« Les transformations politiques et sociales au Venezuela »), Marie-Christine Doran (« Les dimensions politiques de la souffrance au Chili – 1998-2007) et d’autres remarquables chercheurs nous donnent toute la matière nécessaire pour comprendre leur débat sur la force politique de l’antipolitique. Comme ces sociologues prennent volontiers pour références Marcel Gauchet, Georges Balandier et Christophe Dejours (auteur d’une étude sur « Le travail : entre « résistances » et production du politique ») nous ne saurions être déconcertés par leur problématique.

 

L’antipolitique

En Amérique latine, le mouvement de dépolitisation est ancien : il apparaît au Venezuela dès 1958 avec le Pacte du Punto Fijo qui institue une alternance entre deux partis politiques qui veulent une démocratie sans conflit. Après le coup d’Etat de Pinochet, la droite chilienne se réclame d’un corporatisme (gremialismo) censé remplacer la politique que le régime des putchistes et des tortionnaires récuse comme facteur de division et de haine. Au cours des années quatre-vingt, le mouvement antipolitique a pris des formes plus fines et s’est paré des valeurs morales censées accompagner les nouvelles techniques de lutte contre la pauvreté. Il fallait, disait-on dans le charabia de l’époque, « prioriser les pauvres » en distribuant des aides « ciblées ».

La démarche était sympathique : inspirée par les droits de l’homme, elle semblait dirigée contre les abominables Programmes d’ajustement structurels du FMI. Puis on s’aperçut que ces aides prioritairement accordées aux pauvres ne réduisaient ni la pauvreté, ni la précarité et que tout ce charitable discours contenait un violent rejet de l’Etat, réputé arbitraire et inefficace par essence. En revanche, les nouvelles techniques de gestion de l’aide sociale accompagnaient sans aucune contradiction les réformes ultralibérales inspirées par l’idéologie du marché mondialisé ; elles ont permis d’éliminer les politiques sociales à vocation universelle – celles qui sont en cours de destruction en Europe. Aujourd’hui encore, malgré le renforcement du rôle de l’Etat, les nouvelles politiques sociales latino-américaine restent lourdes de moralisme et de technicisme antipolitiques.

Comme le montre Rubén M. Lo Vuolo dans une étude solidement étayée, la rénovation des politiques sociales en Amérique latine a produit des résultats décevants, même lorsqu’elles se sont déployées sous l’égide de gouvernements de gauche : « La politique sociale, dans toute la région, continue à s’appuyer sur l’existence du secteur informel tant au plan économique (le bas coût salarial) qu’au plan social (la distinction entre ceux qui possèdent des droits du fait de leur capacité contributive et ceux qui méritent une assistance du fait de leur situation de pauvreté) ».

 

Résistances

Faut-il en conclure que la « technicisation moralisante » permet de perpétuer la domination des groupes qui finiront par détruire le Politique ? Non. Toute une partie de la réflexion de nos sociologues est consacrée aux nombreuses formes de résistance à la domination qui sont observables dans toute l’Amérique latine. Cette résistance n’a rien de spectaculaire : en écho à Natacha Borgeaud-Garciandia, Christophe Dejours écrit qu’elle permet seulement de tenir le coup par la mise en œuvre de défenses. Beaucoup reposent sur la force du psychisme qui permet de contenir l’angoisse mais qui ne permet pas d’engager la lutte pour la libération individuelle et pour l’émancipation collective.

Pourtant, le souci politique reparaît et s’affirme dès qu’on a la chance de pouvoir s’associer à d’autres dominés. Ce fut le cas en Argentine lorsque furent organisées, après la catastrophe monétaire de 2001, des associations de troc – qui s’empressèrent d’ailleurs de créer leur monnaie. On le voit au Brésil dans la dynamique inattendue d’un retour au religieux qui, avec les pentecôtistes, se sont mis à faire de la politique… Dans le travail surtout, les individus isolés et littéralement affolés par les méthodes gestionnaires peuvent en venir à se retrouver dans l’action collective qui prendra tôt ou tard une dimension politique.

 

Politique positive

Mais quand et comment le Politique sera-t-il réinstauré ? Nul ne le sait mais le mouvement dialectique donne à espérer. Si l’idéologie et les puissances antipolitiques avaient réussi à établir leur hégémonie, les peuples se seraient résignés et auraient fini par adhérer au nouveau système dans l’attente de meilleures conditions de survie. Tel n’est pas le cas. L’antipolitique fait partout renaître des intentions et des comportements politiques – sous des formes inédites. L’espérance demeure, elle n’est pas encore concrétisée.

Pourquoi ? Parce que la négation politique de l’antipolitique n’a pas encore produit de la politique positive. Pour le dire en termes militants : nous sommes passés d’une protestation individuelle contre l’horreur économique à des formes de résistance passive (en France, on lit Marianne.fr sur Internet), à des actions collectives (nos grandes journées de 1995, de 2006) et à des rejets explicitement politiques (victoire du Non en 2005) mais aucune force politique n’est assez crédible (quant au programme, quant à la volonté révolutionnaire) pour constituer une alternative face à des oligarques illégitimes.

Comme toute bonne conclusion, celle de nos sociologues ouvre un débat décisif. Lisons : « Ce ne sont pas les Etats généraux qui ont rendu possible la Révolution française, mais leur subversion par une série d’idées et de mouvements qui n’ont rien à voir avec l’Ancien régime, pas même avec le tiers état […] ; ce n’est pas le capitalisme qui rend possible l’appropriation des usines par le prolétariat, mais plutôt l’accident historique qui a transformé le simples travailleurs subordonnés en prolétariat. […] Dans tous les cas, ce qui permet la remise en question (négation) d’un état de fait inacceptable, c’est la créativité et l’imaginaire d’un peuple qui voit dans les choses autre chose que ce qu’elles n’apparaissent ».

Certes… Certes… Mais, quitte à reprendre la dialectique de Hegel, autant suivre le mouvement jusqu’au bout : l’instauration de l’Etat sous la forme d’une monarchie parlementaire effectivement incarnée. Je sais bien que la monarchie ne peut pas s’instaurer partout et que les jeunes nations sont souvent dépourvues de tradition dynastique. Cela ne dispense pas, en Amérique latine, de s’interroger sur la figure humaine de la légitimité et sur les moyens d’empêcher les dérives et les folies du pouvoir personnel – militaire ou non.

Bien entendu, nous n’avons pas à donner de leçons. Au contraire, la manière dont on pense le politique en Amérique latine m’incite à y aller voir de plus près.

***

(1) Cf. Georges Balandier, Le Détour, pouvoir et modernité, Fayard, 1985.

(2) Cf. Natacha Borgeaud-Garciandia, Dans les failles de la domination, PUF, 2009.

(3) Natacha Borgeaud-Garciandia, Bruno Lautier, Ricardo Penafiel et Ania Tiziani, Penser le politique en Amérique latine, La recréation des espaces et des formes du politique, Karthala, 2009.

Article publié dans le numéro 965 de « Royaliste » – 2010