Alors que beaucoup de responsables politiques se replient dans une gestion conservatrice ou timidement réformiste, André Gorz montre qu’un nouveau projet de société est à la fois possible et nécessaire. Inscrit dans une œuvre majeure, l’ouvrage qu’il consacre aux « Métamorphoses du travail » s’adresse à tous ceux qui veulent retrouver les chemins perdus de l’émancipation.

Parce que les révolutions de notre siècle furent totalitaires, parce que les doctrines politiques se sont transformées en religions séculières, la prudence semble commander une gestion sage. André Gorz a pour premier et grand mérite de briser ce consensus « réaliste ». Il ne peut y avoir de bonne gestion dans la société moderne, puisque celle-ci n’existe que dans des contradictions majeures et une division croissante. On ne peut prétendre aujourd’hui que la croissance créera des emplois, alors que le propre de l’économie et des techniques qu’elle met en œuvre est d’économiser du temps de travail. Le traitement économique de la crise aggrave la crise, et son traitement social creuse la division entre les titulaires privilégiés d’emplois fixes et les travailleurs précaires, sans qu’aucune rationalité décide de ce partage. Ainsi, écrit André Gorz, « une classe servile renaît, que l’industrialisation, après la seconde guerre mondiale, avait abolie ».

D’où l’urgence d’un nouveau projet pour la société, afin que nous échappions à la logique de l’économie et aux illusions des politiques sociales qui tentent de compenser ses· effets destructeurs. Une critique de la raison économique permet d’établir la pertinence de ce projet.

L’INVENTION DU TRAVAIL

Nous croyons que les hommes ont toujours travaillé. C’est confondre l’activité domestique, celle du paysan, de l’artisan, de l’artiste, de l’ouvrier moderne, et oublier que la cité antique sépare radicalement ceux qui sont asservis à la nécessité (les femmes, les esclaves) et les citoyens qui sont libres parce qu’ils ne travaillent pas. De même, dans les sociétés anté-modernes, le travail désigne la production de biens et de services éphémères, alors que l’artisan fait une œuvre destinée à durer.

Le travail dans sa conception moderne est une invention du 18ème siècle, puisqu’il apparaît avec le capitalisme manufacturier. Dans son optique comptable, qui conduit à tout quantifier, le capitalisme contraint le producteur à n’être qu’une force de travail, et rationalise son activité en la séparant de son sens, de sa valeur et de son objet afin qu’elle devienne le simple moyen de gagner un salaire. Aussi le capitalisme apparaît-il comme une révolution du mode de vie, une subversion des valeurs et des rapports sociaux, une destruction de la liberté et de l’autonomie.

Cette perte d’autonomie est la conséquence directe de la rationalisation de l’économie : plus le système est rationnel, plus il est différencié et complexe, plus les conduites individuelles sont codifiées et réglementées, soumises à une régulation qui leur échappe (le marché) ou englobées dans une organisation extérieure. D’où une séparation toujours plus nette entre l’élite des « décideurs » et la masse des exécutants, entre la vie privée et l’activité professionnelle, entre la rationalité des appareils et celle des travailleurs – sans que la cohérence et la signification de l’ensemble du système puissent être trouvées.

ALIÉNATIONS

Il y a donc, dans la société moderne, soumission de l’homme à un travail programmé, accompli sans plaisir et dans la perte de toute relation avec l’objet fabriqué par des machines robotisées. La mathématisation du monde fait que l’homme devient absent des opérations qu’il effectue, et le pousse à concevoir son esprit sur le modèle des ordinateurs dont il se sert. Certes, le confort matériel vient compenser ce travail, mais les biens et les services achetés permettent le fonctionnement du système plus que la satisfaction de l’acquéreur : la folle raison économique exige en effet « la couverture au moindre coût des besoins ressentis mais aussi, en même temps, le maximum de dépense pour les consommations qui excèdent les besoins ». La raison économique est donc étrangère aux questions posées par la pauvreté, par l’inégalité et, plus généralement, par l’affaiblissement de la cohésion sociale.

Critique pertinent de la logique capitaliste, Marx avait conçu un projet de libération – à la fois DANS le travail et DU travail. Mais il eut le tort de croire que le développement des forces productives entraînerait une émancipation individuelle et collective. Or l’organisation fonctionnelle qu’impose le système industriel exclut à la fois l’activité personnelle et l’intégration sociale. En dépit des progrès techniques, des luttes syndicales et des révolutions, l’individu ne trouve pas de liberté dans son travail, et la classe ouvrière ne parvient pas à s’émanciper du travail. De fait, l’appropriation collective des moyens de production ne change rien à la situation de l’homme dans son travail. D’où le recours, pour sauver la révolution manquée, à la Raison totalitaire du Parti…

QUEL HUMANISME ?

La faillite de l’utopie marxienne s’inscrit dans l’échec global de toutes les tentatives faites pour concilier le travail et la vie, l’organisation industrielle et la liberté humaine. Certes, André Gorz n’ignore pas que le Charlie Chaplin des « Temps Modernes » n’est plus la figure dominante de l’ouvrier des pays développés. Depuis une décennie, on observe un effort de recomposition et de requalification des tâches, une plus grande participation des travailleurs et diverses formes d’autogestion technique. A l’exploitation féroce, au mépris de la main d’œuvre, a succédé une idéologie de la « ressource humaine » qui présente l’entreprise comme le lieu privilégié et aimable de l’intégration sociale, et qui incite chaque salarié à se mobiliser pour la bataille de la compétitivité. Mais cet humanisme du travail se heurte à l’inflexible logique de l’économie :

– la participation ouvrière reste partielle et ses pouvoirs de contrôle localisés, car l’atomisation des savoirs rend impossible une autorégulation concertée de l’ensemble du système et interdit au travailleur de maîtriser la destination et le sens de son travail.

– la mobilisation de la « ressource humaine » est possible tant que le volume des ventes augmente au moins au même rythme que la productivité du travail. Dans le cas contraire, la sécurité de l’emploi est menacée et le discours intégrateur apparaît comme un marché de dupes. Il faudrait donc que l’emploi soit garanti à vie, mais l’exemple japonais montre que cette solution a pour contrepartie la multiplication des sous-traitants et la précarité de l’emploi dans ce type d’entreprise. En outre, au Japon comme ailleurs, on assiste à la constitution d’une élite professionnelle qui adhère à l’idéologie entrepreneuriale et trouve une certaine satisfaction dans son travail ; mais il ne s’agit que d’une minorité coupée de la masse des travailleurs et indifférente à son sort : la morale de l’effort suppose qu’on ne fasse pas de cadeaux aux chômeurs et aux pauvres, et tend à légitimer la « société duale ».

– malgré sa qualification et sa marge d’autonomie, la nouvelle élite professionnelle ne parvient pas à reconstituer l’unité du travail et de la vie : celui qui travaille dans une salle de contrôle accomplit des opérations programmées, ne maîtrise ni le processus de production ni sa finalité et, comme on l’a vu, n’a aucune relation avec l’objet fabriqué.

L’idéologie entrepreneuriale ne permet donc pas d’échapper à la contradiction majeure de l’économie moderne. Les progrès techniques épargnent sans aucun doute la peine physique, mais ils séparent le travail de la vie. Ce prix à payer n’est acceptable que si la technicisation des activités permet d’économiser du travail et du temps. Mais on ne peut à la fois travailler pour économiser du temps de travail et glorifier le travail comme la source de l’identité et de l’épanouissement personnels. Telle est la contradiction que ni les libéraux, ni les sociaux-démocrates, ni même les militants « alternatifs » ne peuvent surmonter.

UN PROJET DE VIE

Pour sortir de ces contradictions et de ces impasses, il serait absurde de vouloir revenir à une société préindustrielle, et néfaste de développer les « petits boulots » qui aggravent l’injustice sociale. Il faut au contraire se fonder sur l’économie de temps que permet la technique pour inverser le rapport entre le travail et la vie : « le temps de la vie n’a plus à être géré en fonction du temps de travail; c’est le travail qui doit trouver sa place, subordonnée, dans un projet de vie ». La mise en œuvre de ce projet libérateur ne peut plus être attendue d’une classe sociale mais suppose l’autonomie du politique et l’autonomie de l’éthique afin que le politique puisse lui faire appel. C’est à cette double condition que la part des activités autonomes pourra se développer dans la société, et que ses citoyens trouveront le chemin de leur épanouissement.

Mais comment ? Dans la troisième partie de son ouvrage (qui a l’avantage de se conclure par un résumé à l’intention des militants), André Gorz montre qu’une réduction progressive du temps de travail (de 1 600 heures par an à 1 000 heures dans une vingtaine d’années) est possible sans perte de revenu. Il y a là une perspective révolutionnaire, inscrite dans la logique même de l’économie moderne, et dont l’auteur expose avec une grande précision les modalités. Même si des réserves peuvent être exprimées (sur l’utilisation du concept de besoin, sur l’analyse de la publicité…) il importe que ce projet soit connu et publiquement débattu. Car voici enfin que s’offre, selon notre souhait, la possibilité d’une révolution jusqu’à présent manquée pour la justice et la liberté.

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André Gorz, Métamorphoses du travail, Quête du sens, Galilée 1988.

Article publié dans le numéro 513 de « Royaliste » – 17 avril 1989