Aveuglément soutenue par les Etats-Unis, l’Arabie saoudite consacre des sommes colossales à la diffusion dans le monde de son idéologie religieuse, ouvertement totalitaire, qui favorise le passage à l’acte violent. Mais les jours de cette dynastie schizophrène sont comptés…

L’immense famille saoudienne n’incarne pas seulement une forme particulière du despotisme largement répandu au Proche et au Moyen Orient. Pour établir sa domination, cette famille a conclu un pacte avec la fraction la plus sectaire de l’islam, fondée au IXème siècle par Ahmad Ibn Hanbal. L’école hanbalite a inspiré Abd al-Wahab, un ultra-orthodoxe qui marie sa fille au fils d’Ibn Saoud et conclu avec ce roitelet du désert le pacte du Nadj en 1744 : les wahhabites soutiennent les Saoud et ceux-ci protègent la secte qui veut rétablir l’islam dans sa pureté originelle et l’étendre à tous les musulmans en détruisant toutes les superstitions et hérésies – à commencer par le chiisme.

Le pacte de 1774 est toujours valide mais chaque fois que le pouvoir politique a été menacé, il a accru les concessions à la secte religieuse et accentué le caractère totalitaire de l’ordre qui règne en Arabie saoudite. En 1926, le roi a créé la Compagnie du commandement du bien et de l’Interdiction du mal qui impose des règles de comportement rigoureuses qu’une police politico-religieuse – la Muttawa – fait brutalement respecter. L’extrême rigorisme fait bon ménage avec le luxe et les débauches d’une élite quelque peu schizophrène. Le royaume saoudien est un Etat islamique plus réellement institué que le défunt « socialisme réel », où les athées et les opposants au dogme wahhabite risquent la mort, où les femmes sont victimes de ségrégations minutieuses, où tout contestataire est cruellement puni, où l’esclavage est ouvertement pratiqué. D’ordinaire, la prétendue « communauté internationale » condamne les Etats qui appellent à l’élimination des Juifs, à la persécution des incroyants, à l’humiliation des femmes, à la répression des homosexuels. Le royaume saoudien ajoute l’antisémitisme à l’intolérance, l’antiféminisme à l’homophobie, le déni de démocratie au mépris quotidien des libertés publiques et de la dignité humaine mais il bénéficie de la bienveillance intéressée des Etats démocratiques.

Cette bienveillance est d’autant plus inacceptable que les institutions publiques et maintes associations saoudiennes se consacrent à la diffusion de l’idéologie wahhabite-salafiste (2) dans le monde et mobilisent d’énormes moyens financiers. Chaque année, 6 à 7 milliards de dollars sont consacrés à la propagande religieuse et au soutien à des mouvements subversifs ou franchement terroristes par la Ligue islamique mondiale, la Fondation islamique caritative al-Haramain, le Croissant rouge saoudien, ou encore l’université islamique de Médine qui a formé depuis sa création 45 000 cadres religieux de 137 nationalités différentes.

Les informations publiées par Pierre Conesa sont puisées aux meilleures sources et le tableau qu’il donne de l’influence salafiste-wahhabite, continent par continent, pays par pays, est très inquiétant. Même sous son apparence quiétiste, le salafisme crée un contexte intellectuel et social favorable au passage à l’acte djihadiste. De fait, sur les 19 terroristes engagés dans les attentats du 11 Septembre, 15 étaient Saoudiens et on en compte 2 500 dans les rangs de Daech. Les Saoudiens étaient nombreux dans les rangs bosno-musulmans pendant la guerre civile, ils participent activement aux actions violentes contre les chiites au Pakistan, et investissent dans les Etats francophones de l’Afrique sub-saharienne confrontés à des guérillas djihadistes… Sous la pression salafiste, des tribunaux islamiques ont été autorisés à juger selon la charia dans certaines affaires en Grande-Bretagne et de nombreux imams saoudiens opèrent en Belgique, qui fournit un gros contingent de djihadistes. En France (3), où l’on compte 17 000 salafistes, les Saoudiens ont financé plusieurs grandes mosquées mais se heurtent aux particularités et aux conflits qui opposent entre eux les musulmans français ou résidents en France.

Reprise par des polémistes, la thèse de la « guerre des civilisations » – l’Europe chrétienne contre l’islam – ne résiste pas aux analyses de Pierre Conesa. Alors que les Etats-Unis et leurs alliés ont accumulé les erreurs et les fautes qui aliment l’incendie djihadiste, la résistance efficace au salafisme-wahhabisme vient de l’islam soufi, de la Russie et notamment de la République du Tatarstan, du Maroc où le souverain maintient fermement le rite malékite et veille à la formation d’imams nationaux et sahéliens… Il faut aussi souligner les contradictions internes du salafisme. Fort de son prétendu califat, Daech veut détruire les élites saoudiennes corrompues mais le royaume saoudien ne peut lutter frontalement contre ces salafistes anti-wahhabites qui sont très populaires dans la jeunesse saoudienne et, par ailleurs, les chiites sont à l’offensive au Levant. Affaibli par la guerre qu’il mène au Yémen, par les conflits internes à la famille régnante et par de grosses fuites de capitaux, le régime wahhabite est aux abois. Il nous faudrait un minimum de courage pour couper les financements subversifs et signifier à Riyad que le temps des ingérences politico-religieuses est révolu.

***

(1) Pierre Conesa, Dr. Saoud et Mr. Djihad, La diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite, Robert Laffont, 2016. Préface d’Hubert Védrine. 20 €.

(2) Il y a des différences entre le wahhabisme, qui pactise avec un Etat national, et le salafisme qui considère que la nationalité est un péché. Mais ils se conjuguent dans le même extrémisme, contre les mêmes ennemis.

(3) Evoquant la France, l’auteur se trompe sur un point : le droit du sol ne date pas du Code civil qui constitue au contraire une rupture provisoire (jusqu’en 1889) dans la tradition : le jus soli a été confirmé par un arrêt du Parlement de Paris du 23 février 1515 puis inscrit à l’article 2 de la Constitution de 1791.

 

.