Plutôt que de raser les tours et les barres des anti-cités, Roland Castro et Sophie Denissof montrent, par leurs réalisations architecturales, comment il est possible de remodeler les immeubles et de transformer les quartiers de nos villes.

Roland Castro incarne une aventure collective née dans l’effervescence de mai 1968, sans cesse pensée et repensée – avec Jean-Paul Dollé tout particulièrement – et réalisée en compagnie d’architectes qui comptent parmi les meilleurs de notre pays.

Cette réalisation, en cours depuis trente ans, doit être prise dans sa pleine signification : celle de la mise en œuvre d’une architecture qui fait apparaître une nouvelle réalité – en l’occurrence une nouvelle manière d’habiter et de vivre dans une ville.

Cela suppose une formidable volonté, car il est toujours plus facile et souvent plus rentable de se soumettre au réel qui se présente ordinairement sous la forme, pathogène et laide, de ce qui est décrété par les technocrates et les urbanistes bien en cour.

La transformation de la réalité – celle des non-villes de banlieue, des « quartiers » qui n’en sont pas et des « cités » qui sont le contraire de la civilisation urbaine – suppose plus que du talent, plus que le génie d’un individu : une pensée politique. Roland Castro en sait long sur le sujet, lui qui fut l’animateur de Banlieues 89 pendant le premier septennat de François Mitterrand et jusqu’à la nomination, insultante et désastreuse, de Bernard Tapie au ministère de la Ville en 1992.

Depuis, la situation s’est dégradée à tous égards, malgré les sommes considérables dépensées dans la « politique de la ville » qui aboutit aujourd’hui au programme de la table rase : Jean-Marie Borloo a annoncé en 2003 la destruction de 200 000 logements en cinq ans sans se préoccuper des traumatismes que ces destructions peuvent provoquer.

Depuis longtemps, Roland Castro et Sophie Denissof récusent les programmes éradicateurs.

Leur pensée est celle de l’intégration – intégration de la mémoire historique à la période présente ; du réel et du symbolique ; des projets sociaux et des nécessités économiques ; intégration des vœux des citoyens aux travaux de réhabilitation.

Leur politique consiste à prendre ce qui est – immeubles dégradés, usines, bunkers, casernes – et à entreprendre le remodelage des bâtiments et la métamorphose des quartiers selon une « archéologie inverse » : au lieu de dégager les vieilles pierres de ce que les siècles ont accumulé sur elles, on ajoute de nouvelles states aux anciennes – si bien que la modernité devient mémorable.

Les conditions de réalisation de cette politique sont exposées dans un admirable ouvrage qui propose une théorie de l’urbanité et montre à l’aide de plans et de photographies comment l’Atelier Castro-Denissof l’a mise en pratique à Lorient, à Argenteuil, à Douchy-les-Mines, à Dunkerque, à Boulogne-sur-Mer…

Dans ces quartiers métamorphosés, il y a eu conception simultanée du projet architectural et urbain ; réalisation dans le même temps et selon le génie du lieu de constructions, de rues et de places qui ont permis que se nouent ou se renouent les liens sociaux. Autrement dit, le remodelage d’un quartier est réussi lorsqu’il fait bon s’y promener, agréable d’y faire ses courses et d’y travailler.

Contre le mépris technocratique, qui consiste à octroyer le minimum vital aux populations modestes, contre l’abstraction urbanistique qui recherche systématiquement l’aération de l’espace, la politique de l’urbanité consiste à offrir au peuple dûment consulté le bien vivre qui est une des modalités du bien commun. Pas de Res publica sans bene vivere ; pas de bonne vie sans de belles maisons, de beaux jardins. Rien n’est jamais trop beau pour nos villes : cette très vieille conviction se retrouve heureusement chez quelques modernes, délibérément révolutionnaires.

Le livre se lit avec reconnaissance et dans l’enthousiasme.

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(1)Roland Castro – Sophie Denissof, [Re] Modeler, Métamorphoser, Editions Le Moniteur, 2005, 40 €.

Article publié dans le numéro 872 de « Royaliste » – 2005.