Sur le mouvement ouvrier, Jacques Julliard vient de publier un livre d’histoire qui éclaire l’actualité.

Le temps qui passe simplifie et déplace la ligne des conflits. Ainsi, de l’histoire syndicale, on retient d’ordinaire l’affrontement des réformistes et des révolutionnaires, en plaçant ces derniers dans le camp marxiste et communiste dirigé par Moscou.

Or cette opposition, réelle après la Première Guerre mondiale et qui a subsisté jusqu’aux années soixante, ne peut rendre compte de toute l’histoire du mouvement ouvrier. En France notamment, le mode de production capitaliste n’a pas engendré tout à coup un prolétariat armé de la théorie marxiste de la Révolution. De la Commune à la Grande Guerre, le communisme selon Marx exerce en effet une influence limitée, et vivement contestée par la tendance proudhonienne, associative et hostile à l’emprise partisane sur le syndicat. C’est cette tendance d’inspiration libertaire qui inscrira en 1906 le principe de l’autonomie ouvrière dans la célèbre Charte d’Amiens, à laquelle le syndicalisme n’a cessé de se référer sans toujours lui être fidèle.

Dans l’histoire syndicale, les premières années du XXème siècle représentent l’âge d’or d’une tradition méconnue, mais authentiquement ouvrière et réellement fondatrice, dont Jacques Julliard est l’excellent historien. Après son ouvrage majeur sur Fernand Pelloutier (1) et les recherches sur Georges Sorel qu’il a menées ou inspirées, il nous donne cette année un passionnant recueil d’études sur le « syndicalisme d’action directe » et de solides synthèses sur les mouvements ouvriers européens (2). Mais « recueil » est un mot dangereux, qui risque de suggérer une simple addition de textes disparates. Au contraire, les études rassemblées composent un vrai livre d’histoire, qui nous permet d’en « savoir plus » sur l’histoire du syndicalisme révolutionnaire et sur ses interprétations contemporaines, et de comprendre ce qui était effectivement en jeu dans les luttes internes au mouvement ouvrier, dans les motions de ses congrès, dans les grèves qu’il mène et dans les mythes qu’il développe.

Comme le montre Julliard, ce qui se joue avant 1914, et après sous d’autres formes, c’est le statut de la classe ouvrière dans une société qui tend à l’exclure d’elle-même tout en acceptant qu’elle participe à l’expression du suffrage universel. C’est dans ce paradoxe que la revendication d’autonomie, qui est avec la solidarité la « valeur essentielle du syndicalisme ouvrier », prend son sens et sa force – et nous permet de concevoir autrement le classique débat entre la réforme et la révolution.

A l’encontre de la critique léniniste du trade-unionisme, méprisable trahison petite-bourgeoise du combat prolétarien, l’histoire et l’actualité établissent que l’autonomie ouvrière est révolutionnaire contre la Révolution instituée – aussi bien celle de 1789 qui interdit l’association, que celle de 1917 qui annexe et détruit le syndicalisme. D’où la contestation par le mouvement ouvrier de la République bourgeoise et du socialisme parlementaire avant 1914, et, avec Solidarnosc, l’auto-affirmation de la classe ouvrière polonaise face au communisme bureaucratisé.

Ajoutons pour terminer que ceux qui s’intéressent à l’histoire du royalisme ne sauraient négliger la juste mise au point de l’auteur quant aux relations entre l’Action française et le syndicalisme, et sa critique des thèses de Leev Sternhell sur les prétendues origines d’un fascisme à la française. Sur cette question comme sur les autres, Jacques Julliard réfléchit sans préjuger, et nous livre ses conclusions sans chercher à régler des comptes ou à préserver les pieuses légendes entretenues de tous côtés.

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(1) Ed. du Seuil.

(2) Autonomie ouvrière, Hautes études. Gallimard-Le Seuil, 1988.

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Article publié dans le numéro 499 de « Royaliste » – 29 septembre 1988