Après avoir décrit la marche à la guerre voulue par Hitler, Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri exposent dans tous ses détails l’opération Barbarossa (1) et expliquent pourquoi la Wehrmacht, après des avancées foudroyantes, s’est trouvée en échec devant Moscou.

L’opération Barbarossa débute le 22 juin 1941. Depuis plusieurs jours, les rapports qui arrivent à Moscou indiquent l’imminence de l’attaque et, dans la soirée du 21, un déserteur allemand en donne même l’heure exacte : ce sera pour le lendemain, à quatre heures du matin. Joukov, qui fait partie de la Stavka (2) prévient les cinq districts militaires dans la nuit mais la directive évoque une simple provocation allemande car Staline veut croire à un bluff permettant une négociation : “Il entre dans la guerre à reculons, incrédule, encore incapable de se dépouiller de ses certitudes”. Le Vojd (3) ne signe même pas cette première directive qui, d’ailleurs, arrive trop tard ou pas du tout !

Les forces en présence sont considérables. Les trois groupes d’armée allemands alignent 3,3 millions de soldats, 4 331 engins chenillés, 47 200 tubes d’artillerie, 3 128 avions de combat auxquelles s’ajoutent des forces finnoises, roumaines, hongroises, slovaques. Les quatre Fronts soviétiques (4) regroupent 2,9 millions de soldats, 8 000 chars, 32 000 tubes d’artillerie et mortiers, 8 200 avions de combat – et les réserves en chars et avions sont quatre à cinq fois supérieures à celles des Allemands. Une analyse précise, incluant la qualité des équipements, prouve que la Wehrmacht ne dispose pas de la supériorité matérielle.

La bataille des frontières     

Au premier matin, le Front du Nord-Ouest est rapidement enfoncé et, le lendemain, la Lituanie est perdue. Le Front de l’Ouest plie lui aussi devant l’attaque allemande vers Minsk, qui est menée par le feld-maréchal von Bock. Puis c’est la panique devant les panzers. L’Armée rouge découvre la tactique de l’ennemi : “la guerre à l’allemande présente cette nouveauté de détruire le système nerveux, trancher les artères, éviter autant qu’elle peut ce qui est dur, os et muscles ; elle a peu d’épaisseur, se manifeste par un flux motorisé d’avant-garde, étroit, discontinu mais qui emporte sur son passage les QG, les parcs, les dépôts, les terrains d’aviation, les centraux téléphoniques. La masse de l’armée n’arrive que plus tard, pesante, hippomobile, traînant la longue queue des services arrières. La même chose s’est passée en Pologne, en France, dans les Balkans. Le commandement de l’Armée rouge ne pouvait l’ignorer, mais il n’a préparé aucune riposte au niveau tactique ou psychologique”. Cependant, la résistance soviétique est plus forte au sud, puisque c’est d’Ukraine que doit partir la contre-offensive. Mais il faut souligner que les avions entassés sur des aérodromes proches des frontières ont été détruits dès les premières heures par la Luftwaffe puis dans les jours qui suivent. “A la fin de la bataille des frontières, le 12 juillet, l’aviation rouge aura perdu 6 857 machines sur les 8 000 qu’elle comptait dans la partie européenne de son territoire, la Luftwaffe, 550”. De ce désastre, le haut-commandement soviétique est totalement responsable.

Après le déclenchement de l’opération Barbarossa, les Britanniques sont dubitatifs et pessimistes. Winston Churchill professe depuis 1917 un anticommunisme résolu et plusieurs généraux britanniques ont combattu avec les Blancs dans la guerre civile russe. Mais ces sentiments sont recouverts par les impératifs stratégiques : en attendant une éventuelle entrée en guerre des Etats-Unis, les Britanniques estiment que la Wehrmacht ne peut être directement vaincue sur le sol européen et qu’il faut user l’Allemagne par les bombardements, le blocus naval, le sabotage dans les pays qu’elle a conquis et les campagnes militaires dans les Balkans et en Afrique. Pendant deux mois, Churchill hésite entre cette doctrine de l’attrition périphérique et une aide aux Soviétiques – en un moment où l’état-major britannique pense que l’Armée rouge ne tiendra pas plus de six semaines.

C’est seulement le 7 juillet que Churchill décide d’écrire à Staline, qui accepte le 12 de signer un “accord pour une action commune”. Un mois plus tard, un premier convoi de matériel militaire appareille de Liverpool en direction de Mourmansk. C’est le début d’un soutien qui, s’intensifiant, jouera un rôle certain lors de la bataille défensive devant Moscou (5) mais en juillet 1941 l’Armée rouge ne cesse de battre en retraite sur tous les fronts, à tel point que sa situation semble désespérée.

Après sa victoire dans la bataille des frontières, la Wehrmacht avance dans trois directions : l’Ukraine, Leningrad, Moscou. Sur le front ukrainien, le groupe d’armée de von Rundstedt attaque les troupes commandées par le maréchal Boudienny, légendaire commandant de la Première armée de cavalerie pendant la guerre civile. Mais le vieux sabreur ne peut éviter que deux armées soviétiques soient encerclées et plus de 100 000 hommes capturés. Au Nord, von Leeb avance vers le golfe de Finlande mais la marche est hésitante car les ordres de Hitler ne sont pas clairs et la Wehrmacht est incapable de prendre Leningrad. Au centre, von Bock vise Moscou mais piétine devant Moguilev et Smolensk. Sur tous les fronts, les Allemands rencontrent une résistance acharnée, stimulée par le patriotisme russe et par les sanctions qui frappent les généraux défaillants, fusillés ou envoyés au Goulag.

Tandis que les généraux allemands constatent que l’Armée rouge, loin d’être détruite, est capable de contre-offensives, Hitler fait le même constat et désigne Leningrad comme objectif principal le 17 juillet tout en organisant une offensive sur Kiev – ce qui signifie que Moscou n’est plus l’objectif principal. Ces tergiversations provoquent une crise dans l’état-major allemand, qui se termine fin juillet par une nouvelle directive du Führer, qui repousse à plus tard la question de la direction à privilégier.

L’opération génocidaire

Le 30 mars 1941, Hitler convoque les principaux chefs militaires pour leur annoncer que l’offensive à l’Est sera “un combat d’extermination” des communistes bolcheviques et de l’intelligentsia communiste. Comme les nazis affirment que les communistes sont pour la plupart juifs, les généraux allemands savent qu’ils devront éliminer une partie des Juifs soviétiques. L’antisémitisme est pour eux une évidence et l’OberKommando der Wehrmacht avait publié en février 1939 une brochure où il était affirmé que “le combat contre la juiverie est un combat moral pour la pureté et la santé du peuple, voulu par Dieu, et pour un nouvel ordre mondial plus juste”. Tout est dit, l’armée allemande participera aux actions génocidaires sans état d’âme et les simples soldats exécuteront les ordres d’autant plus volontiers qu’ils partagent pour la plupart les préjugés raciaux de leurs chefs.

Ces actions génocidaires sont préparées par un accord entre la Wehrmacht et la SS qui obtient la responsabilité des tâches de police et de répression dans les zones occupées. Ces opérations seront assurées par les commandos spéciaux (Einsatzgruppen de la police de sécurité (SD). Il est en outre décidé que les tribunaux militaires n’auront pas à protéger les populations civiles contre les exactions des soldats. “Droit de vie et de mort sans limite sur les civils, impunité pour tous les crimes : la Wehrmacht ramène la pratique de la guerre trois siècles en arrière. L’ordre sur les tribunaux est l’élément clé de l’opération Barbarossa. Il est responsable de la mort d’au moins 500 000 civils soviétiques, dont une fraction infime étaient des partisans”. Il est enfin décidé que les commissaires politiques soviétiques faits prisonniers seront immédiatement abattus par les hommes de la Wehrmacht. De plus, une réunion de hauts dignitaires, tenue le 2 mai 1941, planifie la mort de plusieurs millions de soviétiques en raison du prélèvement par le Reich de la production agricole des territoires conquis.

Elimination du “judéo-bolchévisme”, “guerre des races”, conquête de l’espace vital, organisation du pillage et de la famine : les mots d’ordre lancés par Hitler et Himmler sont traduits sur le terrain de manière pragmatique et décentralisée par les officiers de la Wehrmacht, les chefs des Einsatzgruppen et des Sonderkommandos. “Le régime nazi ne fonctionne pas selon la vieille mécanique prussienne de l’ordre donné – par écrit – et de l’obéissance stricte. Il répond à une dynamique centripète autant que centrifuge, préfère l’oralité, le contact d’homme à homme aux actes de chancellerie. Le centre donne le thème, la périphérie prend les mesures qui, selon elle, en découlent. A son tour, le centre réagit aux initiatives de la périphérie, selon sa politique du moment en encourageant ou en corrigeant. L’ensemble fonctionne dans une même direction parce que tous les acteurs trempent dans le même bain idéologique, partagent les mêmes objectifs, témoignent de la même aptitude à comprendre l’indicible à demi-mot”. L’extermination commence à la mi-juillet, pour ne plus s’arrêter. La Solution finale est effectivement mise en œuvre à partir du 28 juillet, lorsque deux régiments de cavalerie SS massacrent les milliers de Juifs qui se sont réfugiés dans les marais du Pripet.

Les faiblesses allemandes

Pendant l’été, les Allemands remportent d’éclatant succès : Leningrad est encerclée le 8 septembre et la population de la ville commence un calvaire de 900 jours ; Kiev tombe le 26 septembre et Smolensk le lendemain. En Ukraine, le désastre subi par l’Armée rouge est immense : 43 divisions ont été détruites, 650 000 hommes ont été faits prisonniers. A l’automne, la Wehrmacht conquiert la Crimée et pousse jusqu’à Rostov-sur-le-Don, s’empare d’Odessa, réussit deux encerclements majeurs à Viazma et Briansk sur la route de Moscou. Cependant, les Allemands sont fatigués et souffrent de pertes importantes : au 30 septembre, ils ont perdu 600 000 hommes, dont 186 000 tués, la moitié de leurs chars et canons d’assaut et 35% de leurs camions. La Luftwaffe a perdu les deux tiers de ses avions.

L’autre faiblesse est politique. Les Allemands en guerre contre le “judéo-bolchevisme” regardent les slaves comme une sous-race et ne songent pas à dresser les populations des territoires conquis contre le Parti communiste et les dirigeants moscovites. Seul le général Rudolf Schmidt cherche à constituer sur le vaste territoire qu’il contrôle un contre-pouvoir politique et militaire : ce sera la République de Lokot, organisé sous l’égide de Bronislav Kaminski, ancien informateur du NKVD déporté dans l’Oural en 1937, qui crée un parti national-socialiste et une milice forte de dix à vingt mille hommes. L’aventure se termine en 1943 lorsque le général Schmidt est rappelé à Berlin.

Malgré la fatigue des hommes et l’usure des matériels, l’avance allemande se poursuit malgré tout mais de plus en plus difficilement. Les historiens allemands, largement repris par divers vulgarisateurs, ont invoqué les pluies d’automne et la boue paralysante pour expliquer les lenteurs et les échecs de la Wehrmacht. Or il a moins plu qu’à l’ordinaire en Russie centrale à l’automne 1941 et c’est la circulation chaotique des véhicules militaires sur des routes en mauvais état qui provoque de gigantesques embouteillages. De plus, le réseau ferroviaire est surchargé et les Allemands ont pris dix à quinze fois moins de locomotives et des wagons que prévu. Le carburant et la nourriture n’arrivent pas, le moral des soldats s’effondre en raison de l’épuisement physique et des coups portés par un ennemi qui, contrairement aux promesses, n’est toujours pas vaincu. Et les généraux allemands ne savent toujours pas s’ils doivent tenir Moscou pour leur objectif principal ou conquérir du terrain au Sud. Ordres et contre-ordres sont donnés dans un monde idéal, loin du prodigieux désordre que l’on observe sur le terrain des opérations. C’est ainsi que l’armée allemande perd la bataille de Kalinine (l’ancienne Tver) fin octobre, tandis que Manstein échoue devant Sébastopol le 21 novembre puis à Rostov en décembre. Au Nord, les Allemands ne parviennent pas à prendre Mourmansk, où arrive l’aide occidentale ; début décembre von Leeb échoue à Tikhvine, près du lac Ladoga.

Engagée à la mi-novembre par le groupe d’armées Centre, la bataille pour Moscou est, contrairement aux idées reçues, perdue d’avance. Ce n’est pas l’hiver russe qui provoque la défaite allemande mais le fait que la Wehrmacht est au bout du rouleau. Certes, une compagnie de sapeurs atteint un faubourg qui se trouve à 32 km du Kremlin – d’où l’on ne pouvait voir les cloches de la ville contrairement à la légende. Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri démontrent que “la Wehrmacht n’avait aucune chance de prendre Moscou, y compris avec un hiver doux”.

Hitler et la Wehrmacht sont mis en échec par leurs erreurs d’appréciation. Ils négligent la logistique, alors qu’à partir d’octobre l’armée allemande est entièrement dépendante de sa logistique. Ils croient à la suite de Clausewitz et de Moltke l’Ancien que c’est la puissance de la volonté qui assure la victoire et les échecs de novembre et décembre leur apporte un sanglant démenti. Ils pensent surtout que la victoire sur l’Union soviétique sera acquise en une seule campagne et croient qu’après plusieurs batailles “décisives” qui n’ont rien décidé, tout se jouera dans un dernier coup de boutoir. Ils voulaient détruire l’Armée rouge mais, malgré les erreurs magistrales de Staline, la médiocrité de nombreux généraux, la faiblesse de l’encadrement, la brutalité de l’épuration des cadres, la persistance de la terreur, la Russie se transforme en un gigantesque camp militaire, l’économie est totalement mobilisée et l’Armée rouge résiste jusqu’à la contre-offensive victorieuse devant Moscou.

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(1) Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri, Barbarossa 1941, La guerre absolue, Editions Passés composés, 2019. Sauf indications contraires les citations entre guillemets sont des deux auteurs du livre.

(2) Stavka : quartier-général du commandant des forces armées. Stavka : la tente, en vieux russe.

(3) Vojd : en russe, le guide.

(4) Front : unité militaire de la taille d’une armée ou d’une groupe d’armées.

(5) D’octobre 1941 à mai 1942, les Britanniques envoient en Russie 4 700 avions, 2 600 chars, 1 000 tubes de DCA et 600 canons anti-chars. C’est un général allemand qui fait ce calcul, qui dément le pronostic d’Hitler. Mais le Führer se rattrape en prédisant que les Russes ne pourront pas déplacer leurs industries…

NB : Pour une analyse critique du livre, cf. l’étude de Jacques Sapir : https://www.les-crises.fr/russeurope-en-exil-barbarossa-la-guerre-absolue-de-jean-lopez-et-lasha-otkhmezuri-par-jacques-sapir/