L’ouvrage que Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri ont consacré à l’opération Barbarossa (1) est une somme, la meilleure de toutes celles publiées jusqu’à présent dans le monde. Tous les aspects, idéologiques, diplomatiques, militaires, de l’agression hitlérienne contre l’Union soviétique sont exposés à partir d’une masse impressionnante d’archives – de même que les actions et réactions soviétiques, britanniques, étatsuniennes, japonaises, françaises…

 

Après la signature du traité de Versailles, les puissances victorieuses ont suivi des politiques extérieures différentes ou divergentes. En désaccord sur les réparations dues par l’Allemagne et plus généralement sur les relations avec la République de Weimar, Paris, Londres et Washington ont continué à mener un jeu diplomatique classique après l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Or le Führer veut la guerre pour assurer la domination de l’Allemagne et pour réaliser les objectifs du national-socialisme. Sous les apparences d’une diplomatie civilisée, il récuse absolument l’équilibre des puissances européennes et passe des accords qui semblent incompatibles avec son idéologie, sans jamais perdre de vue ce qui est pour lui essentiel : la destruction totale du “judéo-bolchévisme”.

Dans sa période munichoise, au début des années vingt, Hitler est antisémite mais pas anti-russe. C’est sous l’influence d’exilés russes d’extrême-droite qu’il adhère à la thèse fantasmatique du complot judéo-bolchévique. Explicitée dans Mein Kampf, elle implique clairement l’extermination physique de l’ennemi dans la perspective de la création à l’Est d’un espace vital sur les territoires slaves. Hitler prévoit une guerre permanente contre les Russes, à fonction régénératrice, et une alliance avec les Anglais fondée sur la parenté raciale. Tout est déjà dit.

Le plan hitlérien de conquête et d’extermination est explicité par le Führer le 3 février 1933, 72 heures après son entrée à la Chancellerie. Lors d’un dîner qui réunit la haute hiérarchie militaire au domicile du commandant en chef de la Reichswehr, Hitler annonce qu’il va battre la France, envahir l’Union soviétique et germaniser les pays conquis par expulsion des populations locales – mais sans parler de la “solution du problème juif”. Par leur approbation ou leur silence, les vingt ou trente convives, aristocrates de haute tradition, pétris d’honneur militaire, concluent un pacte implicite et criminel avec le nazisme – à l’exception du général Ludwig Beck qui démissionnera en 1938.

Toutes les manœuvres diplomatiques allemandes sont conçues en fonction de la guerre à mener. Hitler se rapproche de Varsovie dès mai 1933 et met fin à la collaboration secrète entre la Reichswehr et l’Armée rouge en 1934. La déclaration germano-polonaise du 26 janvier 1934 sécurise la frontière orientale du Reich, éloigne Varsovie de Paris et de Moscou et permet de faire de la Pologne une base de départ. Jusqu’au printemps 1939, le Führer espère que la Pologne nationaliste, antisémite et antibolchevique du colonel Beck en vienne à mobiliser les 700 000 hommes de son armée pour participer à l’invasion de l’Union soviétique. C’est la garantie britannique de l’indépendance polonaise, donnée par Chamberlain le 31 mars 1939, et la garantie française, qui obligent Hitler à changer ses plans et à préparer l’invasion contre la Pologne.

Face à l’Allemagne hitlérienne, Staline est désemparé. Il tente sans succès de renouer des relations avec Berlin dans l’esprit du pacte de Rapallo (1922) mais Hitler refuse toute collaboration avec le pays des Soviets. Déçu par le rejet britannique de ses ouvertures en vue d’une “alliance éternelle”, le Führer lance le pacte anti-komintern en 1937, s’engage militairement aux côtés de Franco et remporte une importante victoire diplomatique à Munich le 30 septembre 1938 – tandis que la Pologne s’empare militairement de la zone industrielle tchèque de Teschen le 1er octobre 1938. Exclue de la conférence de Munich, l’Union soviétique, qui avait massé des troupes en Biélorussie et en Ukraine, s’indigne de l’inertie franco-britannique, constate que Varsovie a soutenu Berlin tout au long de la crise des Sudètes et appuie les revendications territoriales de la Hongrie sur la Ruthénie subcarpathique, qui sera occupée par l’armée hongroise en mars 1939. L’attitude d’un Staline dépassé par les événements est rationnelle mais il ne faut pas jamais oublier qu’il y a lui un mélange de paranoïa et de dogmatisme qui lui font croire que son pays est menacé par les intrigues du « camp impérialiste » animé par l’Angleterre.

Désastreux, les accords de Munich incitent Londres et Paris à trouver un accord militaire avec Moscou. Le 2 mai 1935, la France avait déjà signé avec l’Union soviétique un traité d’assistance mutuelle en cas d’agression contre l’un des deux Etats. Tardivement ratifié en mars 1936, il aurait dû conduire à une convention militaire. Pierre Laval ne donne pas suite à ce projet, le colonel Beck, alors ministre des Affaires étrangères, fait savoir que la Pologne refusera le passage des troupes soviétiques et le gouvernement de Front populaire ne tente pas de lancer une coopération militaire. Après Munich, les discussions entre Londres, Paris et Moscou s’amorcent en mars 1939 mais butent sur la question des garanties que l’Union soviétique ne veut pas accorder aux Etats baltes. Le 17 avril 1939, Staline relance des discussions en proposant à la France et à la Grande-Bretagne un traité d’assistance mutuelle contre l’Allemagne. Les Britanniques font connaître leur refus le 8 mai seulement, toujours à cause des Etats baltes, sans faire de contre-propositions – alors que la France pousse fermement à un accord rapide avec Moscou. Pourtant, les négociations traînent… jusqu’à la signature du pacte germano-soviétique.

Signé le 23 août 1939, le pacte Molotov-Ribbentrop continue de soulever les passions. Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri exposent dans toute leur complexité les discussions préliminaires, les négociations, les intentions et les arrière-pensées qui aboutissent à la signature du pacte et du protocole secret, puis leurs conséquences sur le déroulement de la guerre, à l’Ouest puis à l’Est. Le pacte germano-soviétique est la résultante des calculs en termes de gains immédiats et d’avantages stratégiques de deux puissances antagonistes à un moment où personne ne sait si la France et la Grande-Bretagne vont effectivement s’engager dans une guerre pour défendre la Pologne.

Dans l’affaire, c’est Hitler qui marque les points décisifs à court terme puisqu’il est assuré de ne pas avoir à combattre sur deux fronts. Le Führer écarte la menace d’un blocus par ses accords économiques avec les Soviétiques et il va atteindre par sa conquête d’une partie de la Pologne une frontière commune avec l’URSS. Mais l’Allemagne détruit la possibilité d’une alliance effective avec le Japon, qui se voit infliger par l’Armée rouge une cinglante défaite le 31 août à Khalkhin-Gol (2) et qui signe un armistice à Moscou le 15 septembre. Du côté nippon, la menace est écartée. Staline est par ailleurs satisfait de rester le spectateur du conflit qui risque d’éclater à l’Ouest et, en s’emparant des Etats baltes, il éloigne la menace qui pèse sur Leningrad… ce qui n’évitera pas le siège de la ville. Mais il est obligé de fortifier une nouvelle ligne de défense en Biélorussie, qui n’arrêtera pas la Wehrmacht. On sait que les opinions publiques française et britanniques se retournent massivement contre l’Union soviétique mais le Quai d’Orsay et le Foreign Office comprennent tout de suite que la frontière commune germano-soviétique deviendra une zone de friction et décident de ne rien faire qui puisse renforcer l’accord entre Hitler et Staline. Winston Churchill, alors Premier lord de l’Amirauté, demande même que les relations avec l’URSS soient renforcées !

Les années et les mois qui précèdent l’invasion voient se multiplier les erreurs d’appréciation, tant du côté soviétique que du côté allemand.

Les Soviétiques se préparent à une guerre avec l’Allemagne. Le programme dressé par Hitler devant les chefs militaires le 3 février 1933 est retranscrit par un officier. Ce “Protocole officieux” déposé sur le bureau du commandant en chef de la Reichswehr, le général von Hammerstein-Equord, est recopié par l’une de ses filles, Helga, membre du Parti communiste allemand, qui le fait parvenir à Moscou. Les Soviétiques savent donc depuis le début ce qui les attend et ils recevront de leurs agents, jusqu’à l’ouverture des hostilités, des renseignements nombreux et souvent précis sur les intentions d’Hitler puis sur la concentration des troupes allemandes. Mais les stratèges de l’Armée rouge excluent une surprise stratégique, croient à un lent déploiement de l’ennemi, se trompent sur la direction de l’attaque et se préparent à une contre-offensive foudroyante dont ils n’ont pas les moyens. Surtout, Staline cherche à gagner du temps par de multiples concessions aux Allemands et croit que Hitler n’attaquera pas l’Union soviétique tant qu’il n’aura pas vaincu l’Angleterre.

Les Allemands ont quant à eux une réputation de rigueur et d’efficacité que la poigne de fer hitlérienne aurait logiquement dû porter à son maximum. Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri démontent cette réputation et soulignent l’immense désordre engendré par le nazisme. Les erreurs allemandes reposent sur un fond de souvenirs et de préjugés. Les généraux gardent un excellent souvenir de leurs victoires à l’Est pendant la Première Guerre mondiale et de leur promenade militaire dans la Russie en révolution puis pendant la guerre civile. Quant aux soldats, ils découvrent un pays très pauvre, aux coutumes étranges, aux ethnies variées, qu’ils jugent primitif et qu’ils méprisent. A l’automne 1918, le Deuxième Reich agonisant se taille un empire colonial éphémère sur un territoire qui va de la Baltique à la Crimée et cette expérience ne sera pas oubliée. L’idéologie raciale du nazisme se greffe sur ce mépris d’un peuple réputé primitif et d’une Russie regardée comme un géant aux pieds d’argile. La conquête du Lebensraum s’annonce facile car l’Armée rouge affaiblie par les purges est inapte à la guerre moderne. D’où une étonnante désinvolture dans la préparation de l’opération Barbarossa, que les premiers succès feront oublier…

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(1) Jean Lopez, Lasha Otkhmezuri, Barbarossa 1941. La guerre absolue, Editions Passés composés, 2019.

(2) Jean Lopez, Lasha Otkhmezuri, Joukov, L’homme qui a vaincu Hitler, Perrin, 2013.

Article publié dans le numéro 1188 de « Royaliste » – Avril 2020