Ancien élève de l’Ecole normale supérieure et agrégé d’histoire, Benoît Pellistrandi a été directeur des études à la Casa de Velásquez de 1997 à 2005 avant de revenir enseigner à Paris. Il a prononcé le 21 mai devant l’auditoire des Mercredis de la NAR une conférence publiée sous forme réduite dans le numéro 1059 de « Royaliste » et dont je publie ci-dessous le texte intégral.

 

L’occasion de ce propos m’est fournie par la publication de mon livre Histoire de l’Espagne des guerres napoléoniennes à nos jours (Perrin, 2013).

Pourquoi cette chronologie?

2 mai 1808 : soulèvement des Espagnols contre les troupes napoléoniennes et début d’une guerre qui sera qualifiée, postérieurement, de guerre d’Indépendance (l’expression est des années 1830).

19 mars 1812 : proclamation de la Constitution dite de Cadix ou la “Pepa”

Entre 1808 et 1812, la nation espagnole se reconfigure sur le plan politique et institutionnel mais aussi sur le plan géopolitique (par la réactivation d’un antagonisme franco-espagnol). Il faudrait élargir notre vision aux années 1820 au cours desquelles les nations ibéro-américaines accèdent à l’indépendance et restreignent l’Espagne à une dimension impériale plus modeste (on peut ensuite prolonger le propos jusqu’à 1898…).

Le sentiment national espagnol existe avant 1808. Nul ne le remet en doute. L’un des meilleurs spécialistes de la question du nationalisme espagnol, José Álvarez Junco, évoque un “patriotisme ethnique” fondé sur la loyauté à la monarchie espagnole, un très fort sentiment d’unité religieuse, une relative unité linguistique autour du castillan, un fonds commun de références historiques et mythiques ou encore une unité fondée sur le rejet de la “Légende noire” – cette réputation que les protestants hollandais avaient faite à l’Espagne dans leur propre lutte contre le pouvoir des Habsbourg – ou enfin un sentiment partagé de “communauté de destin”[1]. Mais ce sentiment national est fragilisé parce qu’il procède tout à la fois d’un héritage et d’une conjoncture politique. L’héritage, c’est la monarchie comme socle de ce sentiment national. La conjoncture, c’est la disparition de cette monarchie qui a basculé dans le ridicule à Bayonne face à l’empereur français, autrement dit un aventurier corse, capable ainsi d’imposer son frère sur le trône abandonné par le père et le fils! Il faudra donc aux Espagnols trouver une réponse à ce vide et à cette usurpation. Or, la nation peut-elle se construire sur un précipité dont le premier résultat est la dissolution de ce qui existait avant ?

Aujourd’hui :

-         bras de fer entre les nationalistes catalans et les deux grands partis de gouvernement (PP et PSOE)

-         interrogations sur l’avenir du Pays basque, une fois levée l’hypothèque du terrorisme de l’ETA même si n’est pas réglée la question des victimes de ce terrorisme et de la punition de ces terroristes…

et cela dans un contexte, comme le signale très justement la présentation de cette soirée, européen (l’Écosse et le Royaume-Uni, la Belgique…). Est-on dans cette “évaporation des États” comme le suggère le leader indépendantiste flamand Bart De Wever)?

 

Le titre de cette soirée “Existe-t-il une nation espagnole?” pointe une thématique qui parcourt toute l’histoire contemporaine de l’Espagne.  Pour autant, poser la question est une manière de biaiser le débat au regard de la contemporanéité. Je m’explique : au xixe siècle, la question n’a pas de sens parce que la réponse va de soi. Nul équivoque ni en Espagne ni en Europe sur l’existence d’une nation espagnole.

J’ai, dans mon livre, insisté sur la nécessaire dimension comparative d’une histoire espagnole. Le même mouvement qui voit “la naissance et l’affirmation d’une culture nationale en France de 1815 à 1880”, selon l’expression de Françoise Mélonio, anime le monde académique, intellectuel et culturel espagnol. La volonté de comprendre l’Espagne comme une réalité inscrite dans l’histoire et qui y trouve sa continuité, bien plutôt que ses ruptures :

Lorsque, vers le milieu du xixe siècle, l’historien Modesto Lafuente entreprend une Histoire générale de l’Espagne, il voit dans les hauts faits de la guerre contre les Français la répétition d’autres épisodes de résistance. Les sièges de Saragosse et de Gérone sont les lointains échos d’une furia hispánica dont avait déjà témoigné la résistance des Celtibères à Numance face à Scipion et à Sagonte face aux armées romaines. Encore aujourd’hui, dans un ouvrage superbement édité par le Ministère espagnol de la Défense pour commémorer le bicentenaire du début de la Guerre d’Indépendance, l’auteur de l’article consacré à la guérilla trouve dans Tite-Live l’hommage de l’historien romain à la résistance farouche, sur le mode de la guerre non conventionnelle, des Ibères.

Au-delà des témoignages littéraires, au-delà des politiques étatiques d’uniformisation culturelle (inauguration du musée du Pardo en , 19 novembre 1819, réforme des Académies de 1847, loi Moyano sur l’éducation en 1857…), des politiques de modernisation et de centralisation de l’administration se développent dans une dynamique de politisation (suffrage censitaire, puis universel en 1868, retour au censitaire en 1876 et suffrage universel masculin en 1890). C’est ce qu’on peut appeler la construction de l’État libéral (création des provinces en 1833 par Javier de Burgos). Elle passe aussi par la modernisation des structures économiques qui accompagne la révolution industrielle (on peut penser à la construction du réseau de chemin de fer qui, répliquant les grands axes de communication, donne naissance à un réseau centré sur Madrid). Une imitation française est décelable… elle demeure encore sensible[2].

La construction d’une nation libérale espagnole est donc en marche tout au long du xixe siècle. Faut-il alors s’interroger sur l’échec de cette construction? Et si oui, quelles en sont les causes? Quelle en est la chronologie?

 

Nous entrons là dans l’exploration du xxe siècle espagnol ou plutôt de ses conditionnements. Et il faut procéder par ordre.

Commençons par les événements politiques et la crise coloniale de 1898 qui devient une crise d’identité. La fin de la vocation coloniale de l’Espagne – à laquelle met fin une puissance émergente, les États-Unis – ouvre la voie à une littérature de la déploration et de la décadence. C’est que l’historien Pedro Laín Entralgo appelera “la génération de 1898”, reprenant une expression forgée dès 1914 par Azorín. Une obsession prend forme autour du “problème de l’Espagne”, autour de ce que le premier ministre Lord Salibsury s’est mis à appeler une “dying nation”. Est convoquée pêle-mêle son histoire, sa caractérologie, ses passions pour dessiner un État mal formé et fragilisé. Les passions politiques traversent ce débat qui embrasse tout le premier tiers du siècle. La littérature dite régénérationniste couvre un spectre d’opinions qui va de la réforme socialiste à la tentation autoritaire du “chirurgien de fer”. Or, ces thèmes se nourrissent aussi de l’actualité internationale : après la guerre de 1914-1918, la montée des fascismes – qui a commencé en Italie, une nation méditerranéenne – inspire des Espagnols. La lutte contre le bolchévisme entre dans le débat politique… Là encore, l’Espagne participe d’une histoire européenne.

Mais, depuis les années 1880-1890, de nouveaux thèmes sont apparus : le catalanisme politique et le nationalisme basque[3]. Nés d’une double collision entre des intérêts économiques divergents de ceux du centre espagnol (le protectionnisme contre le libre-échange) et d’une réorientation de ceux-ci à la suite de la perte des débouchés cubains et coloniaux, et entre des manifestations culturelles qui se pensent en opposition à une nation centralisatrice, les nationalismes “périphériques” vont construire des propositions de reconfiguration de l’Espagne au moment même où celle-ci traverse des crises de plus en plus fortes. Le point culminant de cette situation de crise se trouve entre 1917 et 1923. Les grèves générales disent le poids nouveau du prolétariat industriel tandis que les questions agraires continuent de mettre en avant la pauvreté du prolétariat agricole. Les mouvements militaires traduisent les malaises d’une institution écartelée entre une ambition coloniale qu’elle remplit plutôt mal (Annual en 1921) et une action intérieure au service du maintien de l’ordre. En septembre 1923, le général Primo de Rivera, par un “pronunciamiento”, renverse l’ordre constitutionnel et entreprend une “thérapie de choc”[4].

Cette thérapie fut-elle fasciste? Le débat reste ouvert… Elle fut nationaliste.

Pour empêcher tout retour en arrière et parce qu’il pense être le chirurgien de l’Espagne, Primo de Rivera embrasse le projet de moderniser le pays. Il se dote tout d’abord d’un bras politique, l’Union Patriotique, à partir d’avril 1924. Entendant transcender les clivages politiques, ce rassemblement vise à devenir un instrument de mobilisation des masses. Son journal La Nación paraît à partir d’octobre 1925. L’insistance mise sur les termes patrie et nation souligne tant le projet fédérateur que croit porter le général Primo de Rivera que sa volonté d’effacer les oppositions politiques. En ce sens, ce culte de l’unité, cette passion de la nation, ce rejet de la division politicienne, ce refus d’une lutte des classes sont des traits idéologiques que l’on retrouve dans le fascisme italien de l’époque. Garde prétorienne, le Somatén, également créé en 1924, rappelle les milices d’origine patronale montées dans la Barcelone des années terribles (1902-1923) et mélange le souvenir de la Garde Nationale du xixe siècle et les formes plus contemporaine des formations luttant contre l’action syndicale et la menace révolutionnaire. En 1927, l’Union Patriotique compterait plus d’un million sept cents mille affiliés… mais seulement six cent mille à la fin de 1929, quelques semaines avant que Primo de Rivera n’abandonne le pouvoir. Son slogan “Religion, Patrie et Monarchie” exalte des valeurs historiques plus qu’il ne présente des projets d’avenir, trahissant peut-être ici une ambiguïté fondamentale du régime.

Le pouvoir défend par ailleurs une politique centralisatrice. En 1924, il interdit l’usage de la langue et du drapeau catalans dans les cérémonies officielles. En 1925, il met fin au régime de la Mancomunidad, cette institution catalane créée en 1914 qui esquissait un début d’autonomie régionale. L’identité espagnole est au contraire exaltée. La fête nationale du 12 octobre – date de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb et fête de la Vierge du Pilier, patronne de Saragosse – devient un rendez-vous patriotique important qui célèbre une unité hispanique dont la solidarité s‘étend au monde américain. Le régime organise à des fins de propagande de nombreux rendez-vous patriotiques. Ils mobilisent les membres du Somatén ou de l’Union Patriotique mais aussi l’armée et le clergé qui se muent en émetteurs importants d’un discours nationaliste. La jeunesse est encadrée via le Servicio Nacional de Educación Física, Ciudadanía y Premilitar (Service national d’Education physique, citoyenne et prémilitaire). Un catéchisme du citoyen circule dès la fin de 1923. Primo de Rivera développa ainsi “ce qui fut sur le point d’être le premier grand programme intégral de nationalisation des masses de l’histoire contemporaine espagnole”[5].

L’obsession de l’unité se situe au cœur de sa pensée, exprimant un nationalisme primitif. Depuis plus d’un quart de siècle, la définition de l’Espagne suscite le débat. L’apparition du catalanisme et l’affermissement de son projet politique participent de cette effervescence. Les Catalans pensent la Catalogne et l’Espagne. De même, le discours sur l’identité espagnole autour de l’idée d’unité, réalisée avec les Rois catholiques Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, confirmée par les apports de cette Espagne unifiée à l’histoire universelle – la découverte des Amériques, le Siècle d’Or… –, amène à exalter la Castille, considérée comme incarnation de l’Espagne. Intellectuels et artistes diffusent cette idée qui s’impose sur la scène politique. L’âge d’argent de la culture espagnole se caractérise ainsi par cette quête identitaire au point que l’hispaniste américain Iman Fox évoque une “invention de la tradition”[6]. L’identité espagnole est alors présentée comme inscrite dans une longue durée et pensée comme naturelle.

J’insiste un peu sur ce moment Primo de Rivera car il représente un tournant essentiel dans cette question de la nation. Il fige la représentation de l’Espagne dans une sorte d’uniformité folklorique. Il accentue les tensions entre le centre et les périphéries créant ainsi une structure du débat politique et affectif espagnol. Il échoue, ouvrant la voie à une autre proposition qui sera celle de la République.

 

La Seconde République tente, à la lumière de l’exemple français, de réaliser la révolution française en Espagne. Manuel Azaña l’avait exprimé dans un discours le 7 avril 1930 : “Ce bouleversement que nous prédisons pour l’Espagne doit être lié, non seulement à la péripétie que nous venons de vivre, mais à l’histoire de tout un siècle (…). Il faut faire en Espagne une série de destructions définitives (…). Située sur un plan historique, notre lutte est claire : nous devons faire ce que nos aïeux ne firent ni en 1820, ni en 1823, ni en d’autres occasions. Entre le passé de l’Espagne et son avenir, il faut mettre un fait irréparable que nous ne pourrons pas oublier, que nos adversaires ne pourront pas nous pardonner et qui nous liera définitivement pour la vie et en conscience à l’œuvre commune républicaine qui est la liberté de notre patrie”.

La République se propose de séparer l’Église de l’État, de décentraliser (statuts de la Catalogne de 1932 et du Pays Basque de 1936), de réformer l’armée et de procéder à une réforme agraire. Pour le sujet qui nous intéresse plus précisément, les deux premiers axes de réforme sont décisifs. Attaquer les privilèges de l’Église c’est proposer une autre lecture de la Nation espagnole que celle qui consiste à subordonner la nationalité espagnole au catholicisme et à l’orthodoxie. Accepter la pluralité des Espagnes c’est proposer une autre compréhension de la réalité espagnole.

La guerre civile doit donc se lire à la fois à la lumière d’une vie politique heurtée et violente – elle serait donc une sorte de dérapage non contrôlé – mais aussi à celle des failles systémiques, des fractures essentielles qui divisent les Espagnols entre eux. L’une de ces failles est bien la conception de la nation espagnole.

 

La guerre est un affrontement entre deux Espagnes qui s’excluent mutuellement[7]. Elle est aussi, pour les nationalistes, une défense de l’hispanité contre les tendances internationalistes du bolchévisme et du socialisme. Espagne et anti-Espagne deviennent des catégories opératoires… et elles le resteront pendant presque tout le franquisme. Le bilan humain de celle-ci – autour de 300 000 victimes dont 170 000 combattants et 130 000 civils – doit être augmenté des victimes de la répression franquiste après 1939. Les historiens débattent encore d’un chiffre qui oscilla entre 25 et 200 000. Un consensus se dessine autour de 50 000 morts. L’enjeu de la question n’est pas uniquement quantitatif. Il dit bien l’implacable volonté de vengeance que fut le régime quasiment jusqu’à la fin. En août 1939, la pastorale du cardinal Goma qui demandait aux pouvoirs publics de mettre en place une politique de pardon fut interdite de diffusion! Né dans la Guerre civile, le franquisme en fut le prolongement concret et symbolique. Jamais, malgré ses presque quarante ans de gouvernement, Franco et les siens ne pourront prétendre, en dépit de leurs discours, rassembler l’Espagne. Ils étaient une Espagne à laquelle s’opposait l’anti-Espagne. Comme tout régime dictatorial, il dura grâce à la répression de la dissidence et des oppositions. S’il ne fut pas totalitaire au sens où la science politique, aujourd’hui, définit la notion, on peut pourtant risquer une hypothèse. N’est-ce pas dans cette intransigeance et ce discours permanent d’exclusion sous le motif de l’anti-Espagne que le régime s’apparente à un régime totalitaire?

La question dépasse les discussions techniques qui voient la période fasciste du régime entre 1937 et 1945 comme l’époque pleinement totalitaire du régime. Il y a une dimension symbolique et discursive qui a fait ressentir par tous ceux qui avaient lutté contre les nationalistes le régime comme totalitaire. Franco n’avait-il pas, dans un entretien à un journaliste américain en 1937, concédé que si, pour gagner, il lui fallait fusiller la moitié de l’Espagne, il le ferait? L’exclusion des “autres Espagne(s)” qu’elles soient politiques, culturelles ou régionales est la raison pour laquelle le régime peut être qualifié de totalitaire. Cette attitude implacable est aux origines des crispations qui continuent de parcourir les mentalités espagnoles.

 

Reste à aborder le dernier temps de cette question et à observer son traitement par la démocratie espagnole. À nouveau, la richesse de la période nous commande de simplifier pour comprendre :

1º/ il a fallu d’abord démocratiser, c’est-à-dire démanteler le franquisme sans courir le risque de la reprise de la guerre civile. C’est ce qu’avait compris le roi Juan Carlos et son premier ministre Adolfo Suárez, mais aussi la quasi-totalité de la classe politique espagnole qui a démontré là que la politique peut être un exercice utile d’intelligence collective.

2º/ Démocratiser cela voulait dire aussi décentraliser. Ce fut la transaction entre Adolfo Suárez et les nationalistes catalans. Mais pour faire accepter ce retour au schéma de la Seconde République – nous ne sommes qu’en 1977 – on invente la fiction d’une Espagne des Autonomies. Mais cette fiction – “el café para todos” selon la fameuse expression de Jordi Pujol – devient réalité. L’Espagne d’aujourd’hui c’est 17 régions autonomes… Plus grave encore, les compétences en matière d’éducation furent partiellement cédées aux gouvernements régionaux – un choix que n’avait pas fait la République en 1932, bonne jacobine qu’elle était! Or, que se passe-t-il aujourd’hui en Catalogne : on voit sous nos yeux le résultat d’un processus de construction nationale par l’instruction. Rien d’étonnant à ce que l’offensive indépendantiste se développe maintenant quand toute une génération de jeunes adultes a été instruite dans le culte de la culture catalane. En outre, il existe 18 scènes politiques espagnoles : 17 régionales et 1 nationale. Et à partir de là des combinaisons multiples, des comportements électoraux distincts, des enjeux divergents ou convergents (c’est selon…) et donc une indéniable diffraction du caractère national du débat démocratique.

3º/ Démocratiser cela voulait dire aussi devenir progressiste. Après les presque 40 ans de dictature réactionnaire, l’Espagne a embrassé avec passion l’idéal progressiste. Cela se voit dans l’éclosion des sciences humaines et sociales et l’explosion des effectifs universitaires, dans le renouveau culturel qui non seulement ose mais revendique la transgression, dans la sécularisation d’une société qui semble s’abandonner aux délices et aux corruptions de la société de consommation.

4º/ Démocratiser cela voulait aussi dire transiger. La transition s’est faite sur des choix et des pactes de raison. Le premier objet de ce pacte fut double : confiance à la Couronne et promesse de démocratisation. La Couronne avait tenu parole et elle le confirmera de manière éclatante dans la nuit du 23 au 24 février 1981. Le second objet fut celui d’un pardon politique : ce fut l’amnistie de 1977. Or ces transactions sont aujourd’hui remises en cause. On les accuse d’être aux origines des défauts de la démocratie espagnole. Certains estiment que la culture franquiste l’a ainsi emporté – on le verrait notamment dans la place de l’Église dans la société, mais aussi dans la forme monarchique du pays ou encore son unité!

On aborde là aux questions les plus vives qui font l’actualité de la question qui ouvrait nos débats : “Existe-t-il une nation espagnole?”. Je vous ai exposé ce que je crois être les termes dans lesquels se pose la question et qui permettent, me semble-t-il, de répondre à vos questions.


[1] José Álvarez Junco, Mater Dolorosa. La idea de nación en la España en el siglo xix, Madrid, Taurus, 2001.

[2] Voir Germà Bel, España, capital París, Barcelone, Destino, 2012 (dans sa version de poche, première édition en 2010).

[3] La renaissance du catalanisme culturel est antérieur.

[4] la colonne vertébrale du régime était insuffisamment homogène et faussement rassemblée derrière le dictateur pour assurer la pérennité de son régime. En ce sens, la dictature, même si elle est la plus longue de celles déjà exercées par des militaires comme Narváez et Serrano au xixe siècle, se situe dans la continuité de ces expériences. Sortant du cadre légal des institutions, un homme providentiel s’arrogeait le droit de soigner les maux du pays. Toute une littérature politique avait développé ces idées depuis les années 1890[4]. On comprend mieux, à cette aune, la nature de la dictature franquiste qui réussira, quant à elle, à s’institutionnaliser et à maintenir intact le pouvoir de son chef jusqu’à sa mort… dans son lit! Dans cette mesure, l’épisode Primo de Rivera se pose bien comme un modèle de transition entre des formes héritées du xixe siècle et l’apparition de nouvelles formes liées à l’ère des masses.

[5] Eduardo González Calleja, La España de Primo de Rivera. La modernización autoritaria 1923-1930, Madrid, Alianza Editorial, 2005, p. 201.

[6] Iman Fox, La invención de España. Nacionalismo liberal e identidad nacional, Cátedra, Madrid, 1997.

[7] La Guerre civile représente le traumatisme essentiel de l’histoire contemporaine espagnole parce qu’elle s’est prolongée au-delà de l’affrontement armé. On ne peut penser le franquisme en dehors de la guerre. L’état de guerre, proclamé par les nationalistes dès juillet 1936, ne fut levé qu’en 1948! La loi de “responsabilités politiques” de février 1939, qui fut la matrice juridique de la répression postérieure, n’est abolie qu’en 1963. Le dirigeant communiste Julian Grimau, exécuté en 1963, a été condamné à cause des dispositions de cette loi. Juridiquement, l’État franquiste, même s’il se dota des apparences de chartes octroyés (Fuero des Espagnols, Fuero des Travailleurs), est né dans et par la guerre. Il en est l’émanation. En 1964, le régime entend se consolider dans l’exaltation des “25 ans de paix”. Par-là même, il rappelle sa nature. Et quand Franco meurt le 20 novembre 1975, l’ombre portée de la Guerre civile recouvre tous les Espagnols de la Péninsule et de l’exil[7]. Le choix de sa sépulture à la Valle de los Caídos, aux côtés de José Antonio Primo de Rivera, termine de rappeler que le “Caudillo” était un homme des années 1930, empreint des débats politiques qui avaient conduit à la guerre.