Curieuse époque : la classe dirigeante se veut résolument moderne mais elle est très en retard sur le calendrier. L’an dernier, lors des mouvements de révoltes dans l’Ouest, on se serait cru revenu à l’époque des Bonnets rouges (1675) et il fut facile de faire un bond d’un siècle pour se retrouver dans une situation exaltante : pas de doute, nous étions en 1788, aux premiers moments d’une crise révolutionnaire ! L’an neuf ne changera rien à la situation : on va prendre, c’est certain, toutes les Bastilles qui se présentent.

Cette vision optimiste de la répétition d’un passé largement fantasmé heurte une rétroaction très courante chez les oligarques de gauche : nous sommes en 1930, c’est le retour des heures-les-plus-sombres. Il y a la crise, qui engendre le fascisme repeint aux couleurs du Front national et nous allons par conséquent avoir la guerre. C’est pourquoi il ne fallait pas être munichois en septembre dernier, comme l’a dit Harlem Désir, et bombarder Damas qui abrite l’une des réincarnations d’Hitler.

En manque de projets, les états-majors politiques et les intellectuels de cour croient avoir intérêt à broder des métaphores sur une histoire qu’ils ne connaissent pas. Nous n’avons pas à abolir une société d’ordres, ni à inventer un système de représentation nationale. La monnaie unique, le libre-échange, la globalisation financière et la répartition des revenus exigent des solutions spécifiques qu’on ne trouvera pas dans les discours des grands orateurs de la Révolution française. Il est par ailleurs absurde de rabattre notre début de siècle sur les années trente, caractérisées par trois systèmes totalitaires qui étaient ou se voulaient de grandes puissances militaires. Les totalitarismes ont disparu en Europe et l’arme nucléaire a bouleversé les rapports de force dans le monde.

D’où cette révélation époustouflante : nous ne sommes pas en juillet 1789, ni en février 1934, ni en juin 1936, ni en août 1944, mais bien en 2014, dans une situation inédite ! Il faut donc se préparer à vivre une succession d’événements nouveaux et incohérents  où l’on retrouvera des éléments connus et des références stables. Il ne s’agit pas d’abolir un « Ancien régime » constitutionnel : nos trois Constitutions, politique, administrative, économique et sociale, sont à rénover grâce aux nouvelles élites qu’il faut promouvoir.  Après la dérive européiste, il faut retrouver notre tradition nationale et construire sur l’ensemble de notre continent une Confédération de tous les Etats européens… Notre programme d’action est connu (1) et correspond pour une très large part aux idées avancées par l’ensemble du Parti patriote.

Les conditions qui rendraient possible un tel programme restent énigmatiques et je vois, chez certains compagnons de route, que le pessimisme tourne au désespoir. Il est vrai que toutes les formations politiques classiques sont perdues de réputation et que le Front national risque de jouer, à son corps défendant, un rôle de stabilisation du système des partis. Il faudra donc l’apparition de forces nouvelles qui puiseront dans l’ensemble de nos traditions politiques. Tel est le vœu que nous avons souvent formulé et qui ne s’est pas encore réalisé. La faillite politique, intellectuelle et morale de l’UMP et du PS, l’échec de Jean-Luc Mélenchon et l’inconsistance des Verts finiront cependant par provoquer une renaissance politique. Trois phénomènes nous permettent de garder espoir :

Le haut niveau d’éducation des Français, bien mis en évidence par Emmanuel Todd et Hervé Le Bras. La collectivité nationale a gagné en connaissances et en lucidité, face à une oligarchie qui croit diriger des agrégats de naïfs et d’imbéciles.

L’existence d’un parti patriote qui ne peut pas encore se rassembler dans une organisation mais qui n’agit plus en ordre dispersé. Ce parti de l’ombre a contourné les grands médias par ses nombreuses publications sur la Toile, qui sont lues par des centaines de milliers de citoyens prêts à se mobiliser, comme ils l’ont fait pour le Non au référendum de 2005.

Le rôle d’une génération de chercheurs qui, au contraire des intellectuels médiatiques en préretraite, éclaire magistralement les débats en cours et indique les combats prioritaires.

C’est la combinaison de ces trois facteurs qui peut être révolutionnaire.

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(1)    Cf. sur les motions des congrès de la NAR sur notre site.