Plutôt qu’une histoire, des repères dans l’histoire de la pensée sociale du 19ème et du 20ème siècle. Mais des repères assez précis pour détruire une légende véhiculée par la vulgate communiste et qui a survécu à l’effondrement de l’idéologie marxiste sur le continent européen.

La théorie et la pratique de la lutte des classes sont automatiquement associées au marxisme parce que nous gardons en mémoire la phrase fameuse du Manifeste du Parti communiste : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes ». Pourtant, les marxistes n’ont jamais caché leur dette à l’égard des penseurs bourgeois. Dans sa correspondance, Frédéric Engels indique que « Si Marx a découvert la conception matérialiste de l’histoire, Thierry, Mignet, Guizot, tous les historiens anglais jusqu’en 1850 prouvent que beaucoup d’historiens anglais tendaient vers le même but ».

François Guizot

L’observation est exagérée mais il est vrai que beaucoup d’historiens avaient souligné l’existence de violents conflits entre groupes sociaux et leur rôle dans le déroulement de l’histoire. Parmi eux, François Guizot a joué un rôle important dans la formation de la pensée marxienne. Karl Marx avait lu l’Histoire de la civilisation en France et l’Histoire générale de la civilisation en Europe vers 1845 (les deux ouvrages étaient dans sa bibliothèque) et inscrit dans son matérialisme dialectique ce que François Guizot avait fortement souligné : « la lutte des classes est la lutte qui remplit l’histoire moderne ».

Par la suite, Guizot et les principaux historiens français et anglais du 19ème siècle ont été classés par les marxistes comme des chantres du libéralisme bourgeois et fustigés comme tel – les penseurs bourgeois étant dénoncés comme théoriciens des « libertés formelles », qui se seraient ingéniés à dissimuler la réalité des rapports de classe – la lutte entre dominants et dominés. Réduite à la moitié d’un slogan – enrichissez-vous ! – l’œuvre de Guizot fut délibérément ignorée tant que le marxisme demeura l’horizon indépassable de la pensée. C’est dans le cours des années quatre-vingt du siècle dernier que son œuvre fut redécouverte et intelligemment commentée (1).

Quant à l’histoire du concept de lutte des classes, l’analyse de François Guizot mérite d’être longuement citée :

« L’Europe moderne est née de la lutte des diverses classes de la société. Ailleurs […] cette lutte a amené des résultats bien différents : en Asie, par exemple, une classe a complètement triomphé, et le régime des castes a succédé à celui des classes, et la société est tombée dans l’immobilité. Rien de tel, grâce à Dieu, n’est arrivé en Europe. Aucune classe n’a pu vaincre ni assujettir les autres : la lutte des classes, au lieu de devenir un principe d’immobilité, a été une cause de progrès : les rapports des diverses classes entre elles, la nécessité où elles se sont trouvées de se combattre et de se céder tour à tour, la variété de leurs intérêts et de leurs passions, le besoin de se vaincre, sans pouvoir en venir à bout, de là est sorti peut-être le plus énergique, le plus fécond principe du développement de la civilisation européenne. Les classes ont lutté constamment ; elles se sont détestées ; une profonde diversité de situations, d’intérêts, de mœurs, a produit entre elles une profonde hostilité politique ; et pourtant elles se sont progressivement rapprochées, assimilées, étendues ; chaque pays de l’Europe a vu naître et se développer dans son sein un certain esprit général, une certaine communauté d’intérêts, d’idées, de sentiments qui ont triomphé de la diversité et de la guerre » (2).

C’est que, conclut Guizot, la lutte des classes a été transcendée par le sentiment national : « ainsi, du sein de la variété, de l’inimitié, de la guerre, est sortie dans l’Europe moderne l’unité nationale, devenue aujourd’hui si éclatante, et qui tend à se développer, à s’épurer de jour en jour avec un éclat encore bien supérieur ».

Pour Guizot, la lutte des classes est bien le moteur de l’histoire et cette lutte se mène de part et d’autre dans la violence. Ainsi, en France, la révolution communale qui fut une « insurrection » des bourgeois qui se constituent en classe sociale dans la guerre qu’ils mènent contre les nobles qui écrasent les villes et leurs habitants : « l’affranchissement des communes au 11ème siècle a été le fruit d’une véritable insurrection, d’une véritable guerre, guerre déclarée par la population des villes à ses seigneurs. Le premier fait qu’on rencontre toujours dans de telles histoires, c’est la levée des bourgeois qui s’arment de tout ce qui se trouve sous leur main ; c’est l’expulsion des gens du seigneur qui venaient exercer quelque extorsion ; c’est une entreprise contre le château ; toujours les caractères de la guerre » (3).

Mais cette guerre se conclut par des accords de paix – les chartes communales – ce qui ne signifie pas que la lutte de classes soit terminée. Pour Guizot, « nul doute que le tiers état de 1789 ne fut, politiquement parlant, le descendant et l’héritier des communes du 12ème siècle mais dans une nouvelle période historique où s’invente la nation moderne. L’historien prend cependant soin de souligner que cette lutte qui engendre des transformations décisives a créé puis renforcé le lien entre la bourgeoisie et le roi de France – à tel point que cette bourgeoisie « a commencé à s’introduire dans le gouvernement général » puis a pris au sein de celui-ci une place de plus en plus importante.

A l’inverse d’Augustin Thierry, qui insiste sur les libertés communales, Guizot voit l’insurrection communale comme un moment du processus de formation de l’Etat moderne, tel que l’engendre la monarchie royale. L’idée de l’alliance entre le roi et le peuple est d’ailleurs capitale dans la tradition monarchiste libérale.

Karl Marx

Il y a une trentaine d’années, tous les acteurs de la vie politique et tous les étudiants en sciences humaines connaissaient par cœur les principaux passages du Manifeste, qui s’effacent aujourd’hui des mémoires : « Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte ».

Marx et Engels affirmaient ensuite que « La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n’a pas aboli les antagonismes de classes. Elle n’a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d’oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d’autrefois ». Cependant, ajoutaient-ils, « le caractère distinctif de notre époque, de l’époque de la bourgeoisie, est d’avoir simplifié les antagonismes de classes. La société se divise de plus en plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat ».

Cette dialectique historique était présentée comme le fruit des contradictions dans l’infrastructure matérielle entre les forces productives et les rapports de production : « Depuis des dizaines d’années, l’histoire de l’industrie et du commerce n’est autre chose que l’histoire de la révolte des forces productives modernes contre les rapports modernes de production, contre le régime de propriété, qui conditionnent l’existence de la bourgeoisie et sa domination ». Cette lutte mondiale avait une issue prometteuse : la défaite de la bourgeoisie, l’instauration de la dictature du prolétariat et la réalisation de la société communiste.

La promesse n’a pas été tenue, la philosophie marxiste a fait l’objet de critiques décisives – quant à la faiblesse de la conception matérialiste, quant à la simplification de la dialectique hégélienne prétendument « remise sur ses pieds » – mais l’analyse marxiste de la première mondialisation conserve sa force et a retrouvé depuis vingt ans son actualité :
« La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l’ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. […] Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d’envisager leurs conditions d’existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés. [ …] Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le globe entier. Il lui faut s’implanter partout, exploiter partout, établir partout des relations. […]Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays ».

L’analyse marxiste pèche cependant par insuffisance : fascinés par le « rôle éminemment révolutionnaire de la bourgeoisie », Marx et Engels annoncent en 1848 la disparition des firmes nationales dans le marché mondial à la manière de nos ultralibéraux contemporains (« Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour ») sont voir la forte capacité de résistance des économies nationales – surtout lorsqu’elles sont organisées par l’Etat. Or la philosophie de l’histoire sociale résumée dans le Manifeste néglige le rôle des Etats nationaux ou impériaux dans le déroulement des processus historiques, nie leur capacité de mobilisation économique – qui assurera paradoxalement le développement de l’Union soviétique pendant plusieurs décennies (4) – et ne parvient pas à saisir le rôle des classes moyennes et de la paysannerie, trop prestement éliminées du champ de bataille où s’affrontent la bourgeoisie et le prolétariat. C’est au prix de ces simplifications abusives que le mythe communiste a fonctionné et finalement produit des sociétés socialistes de type collectiviste (5).

François Perroux

Analyste à maints égards prophétique des systèmes capitalistes et soviétiques (6), François Perroux intervient ici comme critique de Marx et comme théoricien d’une lutte de classe de nouveau inscrite dans l’effectivité des conflits politiques et sociaux.

Pour les marxistes, la lutte des classes n’est pas seulement déterminante dans le processus historique – ce qui supposerait comme chez Guizot un moteur qui ne cesserait de fonctionner – elle est le principe violent d’un antagonisme irréductible qui conduit de manière nécessaire à l’élimination de l’un des deux acteurs de la guerre sociale : le prolétariat détruit la bourgeoisie et la classe ouvrière finit par disparaître dans la société communiste. Telle est la vulgate de l’émancipation, sous laquelle François Perroux discerne une logique nihiliste :

«La société humaine est anéantie et toute socialité humaine est réduite au néant s’il faut, pour les fonder, détruire les spécificités de l’individuation, c’est-à-dire ce qui est original, unique et irréductible en chaque être ; s’il faut détruire la spécificité des situations, c’est-à-dire anéantir les solidarités particulières qui forment le milieu vital de l’individu ; s’il faut enfin détruire la spécificité des fonctions c’est-à-dire des formes particulières dans lesquelles les individus collaborent en un ensemble où les tâches sont divisées et spécialisées. L’anéantissement de ces spécificités ne laisserait subsister qu’un tout homogène et monolithique : une grande chose qui aurait cessé d’être une société d’hommes » (7).  De fait, les Partis communistes de l’Union soviétique et de la Chine populaire ont immédiatement constitué une classe dominante opérant dans la violence et selon un système hiérarchique extrêmement rigoureux qui a permis la mobilisation de l’ensemble de la société et la construction du collectivisme – sans que l’homogénéité idéologique et sociale soit jamais réalisée.

A l’antagonisme sommaire et radicalement destructeur du marxisme, François Perroux oppose une conception politique du conflit social. Après avoir noté que les rapports entre le Capital et le Travail ne sont jamais statiques, il souligne que l’évolution historique des contradictions entre puissance capitaliste et force de travail ne saurait être analysée sans prendre en compte les médiations concrètes qui sont offertes par plusieurs institutions : la propriété, l’Etat et le marché qui est, lui aussi, une institution sociale régie par des règles de droit. Dans toutes les sociétés modernes, il y a en effet un droit de la propriété et une police des marchés – à commencer par celle du marché aux fruits et légumes du coin de la rue – qui résultent des principes fondamentaux de l’Etat de droit.

Dès lors, la transformation radicale des rapports entre maîtres et serviteurs de la machine industrielle « dépend d’une structuration sociale de la totalité, dans laquelle les servants de la machine ont droit à la parole, un droit effectivement garanti, et courageusement et intelligemment exercé, qui est le début d’une discussion et la promesse d’un dialogue. En clair, cela signifie : l’instruction et l’éducation généralisées, l’organisation syndicale libre, le droit de grève, les libertés fondamentales de la pensée et de l’expression, les libertés de réunion, les libertés de la presse, l’accès libre aux mass media ; tout l’aménagement des dialogues sociaux dans une démocratie qui ne tricherait pas » (8). Aussi François Perroux développe-t-il une philosophie du dialogue mené dans le souci de vérité et de justice et qui a pour effet la socialisation croissante des personnes : « Les hommes médiatisent, étendent et consolident leurs dialogues par des ouvrages, des œuvres et des institutions » (9).

Dans les sociétés modernes, marquées par le développement de l’activité industrielle, les classes dominantes et les classes dominées sont en conflit ouvert, parfois violent. Cependant, ils aboutissent rarement à des tentatives d’élimination physique (la guerre civile espagnole figure parmi ces tentatives sanglantes) mais plutôt à des armistices sociaux qui permettent un réaménagement des pouvoirs et l’instauration de nouvelles modalités dans la répartition des richesses – ce que ne permet pas le fonctionnement du marché concurrentiel.

Nul besoin du marxisme pour constater le conflit des dominants et des dominés et préparer la révolution qui permettra d’établir, sous l’égide d’un Etat de justice, un nouveau compromis social favorable aux dominés.

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(1) Pierre Rosanvallon, Le Moment Guizot, NRF Gallimard, 1985.

(2) François Guizot, Histoire de la civilisation en Europe, présenté par Pierre Rosanvallon, Hachette/Pluriel, 1985. p. 182.

(3) François Guizot, op. cit. p. 178-179

(4) Cette remarque ne saurait être prise pour une défense du collectivisme intégralement planifié. Pour une critique de ce modèle, cf. mon rapport sur « Les relations économiques entre la France et les pays de l’Europe centrale et orientale» (La Documentation française, 1994) et la bibliographie publiée en annexe.

(5) Pour une analyse approfondie du marxisme cf. Michel Henry, Marx, Tome I : Une philosophie de la réalité ; tome II : Une philosophie de l’économie, NRF Gallimard, 1976. Le point de vue marxiste est remarquablement défendu par Daniel Bensaïd, Marx l’intempestif, Grandeurs et misères d’une aventure critique, Fayard, 1996.

(6) cf. mon article : « Penser, faire une révolution mondiale, Cité, n° 40.

(7) François Perroux, Marx, Schumpeter, Keynes, Œuvres complètes, tome VI, 1, Presses Universitaires de Grenoble, 1993. P. 31.

(8) François Perroux, Marx…, op. cit. p. 31.

(9) François Perroux, Marx…, op. cit. p. 40.

 

Texte établi à partir d’une communication au colloque que l’IFCCE a consacré à la lutte des classes, La Chapelle Saint-Luc, les 3 et 4 février 2007.

Article publié dans la revue « Cité » n° 49. 2007