Socialiste de conviction, Gérard Filoche exprime un sentiment largement répandu dans son parti et hors de celui-ci lorsqu’il dit que « ça craque » et qu’il faut un « changement de cap » (1) avant les élections de 2014. Révolte fiscale en Bretagne, fermetures d’usines, licenciements annoncés : les signes les plus visibles de l’échec de la «gouvernance » hollandiste indiquent l’urgence de ce changement.

Il serait passionnant de discuter, avec Gérard Filoche singulièrement, de la définition d’un projet politique pour la nation et de l’échec de l’Europe sociale qu’il appelait de ses vœux. Hélas, quelques jours plus tard, Nicolas Domenach nous explique, dans un article très bien informé (2), que les dirigeants politiques de droite et de gauche ne se sentent pas en danger. Certes, les socialistes se disent déçus par les faiblesses et les incohérences de gouvernement et les ministres déplorent le manque d’autorité du président de la République et du Premier ministre. Certains confient d’ailleurs qu’ils sont… déçus par eux-mêmes ce qui leur permet de comprendre la déception des Français ! Leur intelligence, leur psychisme et leurs intérêts bien compris les pousseraient donc au changement de cap espéré ?

Pas le moins du monde.  Nicolas Domenach explique que les dirigeants socialistes font un calcul très simple qui leur permettra de ne rien changer : aux municipales, la poussée du Front national provoquera des batailles triangulaires qui permettront à la gauche de conserver nombre de villes face à une droite affaiblie par l’extrême-droite et les progrès frontistes seront confirmés aux européennes de juin. Ensuite ? C’est toujours aussi simple : l’irrésistible ascension du Front national provoquera selon les mots de Nicolas Domenach un « électrochoc », un « réflexe démocratique des électeurs » et une « remobilisation de la gauche ».

A droite aussi, les stratèges intègrent dans leurs calculs la progression du Front national et un réflexe salutaire qui se porterait sur le candidat de l’UMP qui aura battu François Hollande au premier tour de la présidentielle : « Ainsi Nicolas Sarkozy par exemple compte-t-il fonder son retour et son recours sur la poussée de l’extrême droite. L’ancien président s’imposerait puisqu’il serait le seul à pouvoir faire barrage à la fille Le Pen après avoir contenu précédemment le père », précise Nicolas Domenach. Les deux fractions rivales de l’oligarchie font par conséquent le même type de calcul. Elles comptent exploiter la menace extrémiste qu’elles auront laissé croître et susciter un réflexe de peur. Elles estiment que cette réaction sera déterminante pour le choix du candidat de droite ou de gauche au premier tour. Elles tiennent pour évident que le candidat de droite ou de gauche qui gagnera le premier tour l’emportera automatiquement sur Marine Le Pen au second. Le cynisme des oligarques n’est pas seulement odieux. Il recèle de graves erreurs de jugement.

A gauche, on croit pouvoir jouer comme François Mitterrand en négligeant une donnée majeure : Jean-Marie Le Pen ne voulait pas du pouvoir alors que sa fille est dans une logique de conquête. A droite et à gauche, on regarde le Front national comme un parti qui doit son succès à la xénophobie. Nicolas Domenach partage cette opinion et dénonce les apprentis-sorciers qui favorisent un parti progressant dans une France de plus en plus réactionnaire et tentée par une noire transgression. C’est oublier qu’il n’y a plus guère de lien entre le vote frontiste et la forte présence d’immigrés maghrébins. C’est surtout ignorer que le discours frontiste sur l’immigration se double désormais d’une thématique protectionniste et d’une dénonciation de l’euro qui séduisent de larges fractions de la population meurtrie par le libre-échange et les mesures d’austérité. La réaction classique de défense républicaine sera faible, très faible, si ceux qui appellent à conjurer la menace extrémiste sont des oligarques qui ont montré de cent manières leur mépris de l’intérêt général et du peuple français. Si ces gens-là perdaient leur pari pour le second tour, ils nous placeraient tous, électeurs frontistes et anti-frontistes, dans une impasse tragique.  

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(1)    Intervention au Bureau national du P.S., le 29 octobre.

(2)    http://www.marianne.net/Le-vertige-suicidaire-de-la-Gauche-et-de-la-Droite_a233444.html

Editorial du numéro 1043 de « Royaliste » – novembre 2013