Haut fonctionnaire de la police nationale, Jean-François Gayraud publie un livre à tous égards accablant : pour le capitalisme financier, pour les pouvoirs politiques impuissants ou complices et pour nous autres, simples citoyens abandonnés à la domination du capitalisme criminel.

L’Espagne… C’est terrible ce qui se passe en Espagne ! La crise, la dette, le chômage… Nous savons que les subprimes furent la cause immédiate de cette crise qui a été provoquée par la logique du libre-échange et jusqu’à présent nous regardions l’Espagne comme un exemple particulièrement tragique de la faillite d’un système. C’est pire. L’Espagne est victime de la globalisation financière et des mafias européennes et américaines qui avaient fait de cette zone de transit des drogues un paradis pour seigneurs du crime organisé. Hors d’Europe, le Japon et le Mexique illustrent, cette fois de manière spectaculaire, la symbiose entre les firmes capitalistes et les organisations mafieuses mais on aurait tort de désigner des moutons noirs : dans le monde entier, les milieux financiers deviennent criminels et les dirigeants politiques qui ont installé les représentants des banques au cœur de l’Etat – aux Etats-Unis, en France – sont atteints par cette gangrène.

Fantasme ? Jean-François Gayraud nous fait pénétrer à l’intérieur d’une gigantesque machinerie qui est l’effet de la dérégulation ultralibérale. Pour comprendre, il faut réviser son imaginaire : le Palais Brongniart et Wall Street ne sont plus que des façades, les petits boursicoteurs ont déserté la Bourse et les gourous de la finance, tels Georges Soros et Warren Buffet, masquent une technique financière que les banquiers ne maîtrisent plus. Les concepts qui sont utilisés dans le langage courant à partir de la théorie dominante recouvrent des réalités invisibles. Dès lors qu’il s’agit de finance, le marché, l’investisseurl’offre, la demande, le cours de la Bourse, ne font plus références à des activités humaines telles que le cinéma du siècle dernier nous les montrait, mais à des ordinateurs, à des algorithmes, à des techniques nouvelles de spéculation robotisée. L’espace n’a plus d’importance : l’ordre peut être donné indifféremment à Pékin ou à Londres. Le temps compte encore, mais les titres se négocient à la nanoseconde dans les transactions ou trading de haute fréquence. Jean-François Gayraud décrit les machines surpuissantes qui calculent comment tirer profit de variations de prix minimes qui se forment dans le système informatisé qu’on appelle les marchés financiers.

Ces techniques complexes ne doivent pas nous impressionner car ces marchés ne constituent qu’un «vaste jeu de poker numérisé voyant s’affronter des surdoués de la technique et des sciences dures ». Bien entendu, les machines n’ont pas pris le pouvoir : il y a des êtres humains, informaticiens et mathématiciens, qui assurent le fonctionnement du système mondialisé et il suffit de fermer l’électricité et de couper les câbles de fibre optique pour que tout s’arrête. Mais on laisse faire parce que la théorie dit que les marchés sont omniscients et autorégulés ou parce qu’on a peur d’une nouvelle catastrophe financière. Ce laxisme est désastreux pour de multiples raisons expliquées en détail par Jean-François Gayraud. Les transactions à haute fréquence peuvent produire des prix aberrants et provoquer des crises financières de plus ou moins grande ampleur : le système dérégulé et robotisé est en lui-même explosif. Par ailleurs, l’activité spéculative robotisée offre d’immenses possibilités de fraudes, les transactions de haute fréquence sont en tant que telles des délits d’initiés en raison des techniques employées pour s’informer et pour spéculer en manipulant les cours. Ainsi, « un nombre limité d’acteurs s’enrichissent de manière considérable sans apporter de vrais bénéfices à l’intérêt général, tout en créant de véritables risques systémiques ».

Pour faire de l’argent, il faut de l’argent qui est apporté par des êtres humains très respectés : les patrons des banques et des fonds de pension. Ils apportent l’argent des petits épargnants pour le faire fructifier ce qui nous tirerait des larmes de reconnaissance si l’aristocratie financière ne blanchissait pas l’argent du crime organisé – celui tiré de la drogue, de la prostitution – pour le commun profit des établissements financiers et des mafias. Jean-François Gayraud donne de nombreux exemples de cette hybridation qui se développe dans la zone grise où ce qui n’est pas vraiment permis n’est pas farouchement défendu. Ce qui vaut pour le Pakistan et la Russie vaut aussi pour les Etats-Unis, qui ne sont pas une narcoéconomie mais tout de même un Etat où l’argent de la drogue joue un rôle considérable.

Que faire ? Les groupes de pression parviennent souvent à éviter le vote de lois répressives et, s’il arrive que la justice se saisisse d’une affaire, les peines prononcées sont trop faibles pour décourager qui que ce soit. Les solutions sont politiques. Elles partent d’un constat : « la véritable lutte des classes dans le monde moderne se situe donc désormais entre les dominés enfermés dans leurs territoires et ces nouveaux dominants nomades ayant aboli les contraintes spatio-temporelles, dotés d’un capital de liberté les faisant échapper aux aléas politiques et économiques ». Face au « pouvoir disciplinaire » des marchés et au capitalisme criminel qui détruisent les démocraties nationales et les sociétés, nous sommes à la fois effrayés par l’ampleur de la menace et confortés dans notre projet de restauration d’un Etat assez indépendant pour rétablir le contrôle des mouvements de capitaux, nationaliser la totalité des établissements financiers et interdire les paris sur les fluctuations de prix.

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(1)    Jean-François Gayraud, Le nouveau capitalisme criminel, Odile Jacob, 2014. Préface de Paul Jorion.

Article publié dans le numéro 1055 de « Royaliste » – 2014