Le retrait du nom de Charles Maurras du « Livre des commémorations nationales 2018 » et les polémiques déclenchées par cette décision ont attiré l’attention sur les engagements et sur les théories du fondateur de l’Action française, qui a exercé une influence majeure sur le royalisme dans la première moitié du XXème siècle. En abandonnant toute référence à l’Action française, la Nouvelle Action royaliste a pour sa part clos le débat sur le maurrassisme voici quarante ans. C’est à l’intention des jeunes générations que le Comité directeur de la NAR a décidé de rappeler les points fondamentaux de son analyse.

De 1908 à 1944, le journal « L’Action française » a exercé une influence importante dans le débat public et la Ligue d’Action française a joué un rôle très actif dans les campagnes nationalistes avant 1914 puis pendant l’entre-deux-guerres. Cette influence intellectuelle et ces activités militantes, mises en cohérence dans un système explicitement monarchiste, sont à replacer dans l’histoire intellectuelle et politique de la France au XXème siècle et dans l’histoire du royalisme français.

 Maurras dans l’histoire de la France

Du point de vue de l’histoire des idées, la doctrine maurrassienne se forme à la fin du XIXème siècle. Les victoires électorales du parti républicain sur le parti royaliste, de tradition libérale et parlementaire, ont affermi la IIIème République. Devenu résiduel à la Chambre des députés, affaibli par le Ralliement préconisé par le Vatican, le royalisme est une fidélité dynastique encore très répandue dans le peuple français. A partir de la fin du XIXème siècle, les milieux royalistes vont être très largement gagnés par le nationalisme, qui donne une forme politique à l’esprit de Revanche, dans un climat marqué par le boulangisme puis par l’affaire Dreyfus.

Né en 1868, Charles Maurras, qui grandit dans une France éprouvée par la défaite de 1870, est le penseur qui articule le royalisme et le nationalisme, dans une volonté de synthèse des différents auteurs contre-révolutionnaires. Cette synthèse implique la liquidation théorique et pratique du libéralisme politique et le rejet du régime parlementaire tel qu’il avait été esquissé dans les premières années de la Révolution française puis réellement mis en œuvre sous la Restauration et la Monarchie de Juillet.

L’inscription de Charles Maurras dans un courant nationaliste qui a repris les thématiques antisémites se manifeste par une construction doctrinale qui est spécifique au maurrassisme : la théorie des « quatre Etats confédérés », qui prétend dévoiler le complot des juifs, des francs-maçons, des protestants et des « métèques » pour détruire la France. Le nationalisme maurrassien est fondamentalement antisémite, antimaçonnique, xénophobe et non moins résolument antiprotestant au nom de la lutte contre un individualisme délétère et pour la défense de l’Eglise catholique célébrée comme « Eglise de l’Ordre ». Auteur de textes anti-chrétiens, Charles Maurras professe quant à lui un positivisme sommaire et prétend dégager les lois d’une « physique politique ». C’est selon cette « physique » que Charles Maurras récuse les « faux principes » proclamés par la Déclaration de 1789. Il vante « les libertés réelles » contre la Liberté réputée abstraite, « l’inégalité protectrice » contre le principe juridique d’Egalité. Contre la République confondue avec le parlementarisme et contre la démocratie dénoncée comme « régime de l’opinion », Charles Maurras invente une théorie absolutiste de la monarchie qui fait du roi un « dictateur ». Installé à la suite d’un « coup de force », ce monarque gouverne une société corporatiste et décentralisée réglée par l’Eglise.

Dans la vie politique nationale, Charles Maurras est constant dans ses choix. Anti-germanisme, quelle que soit la nature des régimes politiques de l’Allemagne. Hostilité totale à la IIIème République, sauf pendant la période de l’Union sacrée. Antisémitisme virulent surtout pendant l’Affaire Dreyfus et au moment du Front populaire. Violentes agitations de rue dans la perspective du « coup de force ». Affaiblie par des scissions et par les sanctions vaticanes, concurrencée par d’autres ligues de droite et d’extrême-droite, l’Action française participe activement aux manifestations de février 1934 sans tenter de prendre le pouvoir. A la fin des années trente, le « nationalisme intégral » est très largement dominé par le nationalisme républicain qu’exprime le Parti social français du colonel de La Rocque. Munichois en 1938, Charles Maurras ne rejoint pas pour autant le clan pacifiste : il réclame l’intensification de l’effort d’armement et soutient les gouvernements légaux après la déclaration de guerre.

Le coup d’Etat qui institue en juillet 1940 la dictature pétainiste est accueilli avec ferveur par Charles Maurras qui proclame son soutien inconditionnel au « Maréchal » et qui approuve les principaux actes du prétendu « gouvernement de Vichy ». Dans le conflit mondial, il affirme vouloir maintenir « L’Action française » sur une « ligne de crête », à égale distance des pro-allemands et des partisans des Alliés. Cette position théorique est intenable. Affirmant que le Chef délivré de la démocratie est dans le vrai, Charles Maurras entérine la politique de Collaboration et défend Pétain qui est attaqué par les chefs collaborationnistes pour sa mollesse et par les Anglais et la France libre pour sa trahison. D’où une pente fatale. La polémique contre les collabos parisiens est sans conséquences alors que la dénonciation quotidienne de la Résistance, le soutien aux opérations de la Milice et des troupes allemandes contre les maquis, les actes de délation et les appels à prendre des otages gaullistes et communistes le rendent à tous égards complice de l’Occupant. En approuvant le premier statut des juifs, ouvertement raciste, en se félicitant de la Rafle du Vel d’Hiv’ et en appelant sans cesse à une répression impitoyable des Juifs, Charles Maurras révèle la fiction de son « antisémitisme d’Etat » et la portée criminelle de son obsession.

Maurras dans l’histoire du royalisme

Dans l’histoire des idées royalistes, le maurrassisme est une construction traditionnaliste qui méconnait ou nie la tradition. L’antisémitisme nie le droit du sol, juridiquement établi au XVIème siècle. L’anti-protestantisme comme le pro-catholicisme fondé sur l’exaltation du Syllabus exprime une volonté de récupération partisane des questions religieuses et récuse le mouvement historique qui conduit à la laïcité. Le monarchisme maurrassien ignore la tradition légiste esquissée dès le XIIIème siècle et précisée par Jean de Terre-Vermeille, par Charles Loyseau, par Jacob-Nicolas Moreau. Charles Maurras veut établir une « monarchie héréditaire, traditionnelle, antiparlementaire et décentralisée » alors que la monarchie française n’est pas héréditaire mais statutaire – la loi de succession est une loi de l’Etat, le roi n’est pas l’héritier d’un patrimoine. La « tradition » est quant à elle évolutive, de la monarchie médiévale et sacrale à la monarchie parlementaire du XIXème siècle en passant par la construction de l’Etat royal à l’âge classique. La référence à une monarchie « décentralisée » nie le processus pluriséculaire d’unification juridique et de centralisation administrative qui caractérise la monarchie capétienne et qui conduit à la constitution de l’Etat national.

Ignorant le rôle du « parti des politiques » et l’avènement de la pensée républicaine moderne au XVIème siècle, ennemi d’une « République » constituée en bloc idéologique et institutionnel, hostile à une « démocratie » réduite au « règne de l’opinion », contempteur de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, Charles Maurras a conçu le modèle d’un césarisme réactionnaire dont il a salué la réalisation dans les dictatures du docteur Salazar, du général Franco et de Philippe Pétain. Dans l’histoire des idées, le maurrassisme se réduit, comme le dit Georges Bernanos, à une « caricature bourgeoise et académique de l’esprit totalitaire ».

Dans l’histoire politique du royalisme, Charles Maurras et l’Action française ont joué un rôle désastreux. Le prestige intellectuel du journal « L’Action française » et le dynamisme militant conduisent le royalisme français, tombé sous l’emprise hégémonique de l’Action française, à se dissoudre au fil des scissions et des condamnations. La scission de Georges Valois en 1925 marque la fin de tout projet économique et social novateur. La crise militante de 1930 et celle qui suit février 1934 sanctionnent le discours inopérant sur le « coup de force ». Surtout, l’idéologie maurrassienne conduit à trois condamnations qui confrontent les royalistes à autant de paradoxes : la doctrine ultra-catholique de Charles Maurras est condamnée par le Vatican en 1926 ; l’Action française ultra-monarchiste est condamnée par la Maison de France en 1937 ; le doctrinaire du « nationalisme intégral », farouchement antiallemand, est en 1944 déclaré coupable du crime d’intelligence avec l’ennemi et condamné par la justice française à la détention perpétuelle et à la dégradation nationale. Après 1926, la paysannerie s’éloigne du royalisme identifié à l’Action française, de même qu’une partie de la fraction monarchiste de la classe moyenne, du clergé et du corps des officiers. En 1937, de nombreux militants se rallient au « Courrier royal » du comte de Paris. Entre 1940 et 1944, des militants de toutes classes et de tous âges rejoignent la Résistance. A la Libération, le royalisme est moribond. Les anciens de l’Action française se vouent à la défense du « Maître » et du Maréchal dans la haine de De Gaulle et les royalistes qui ont combattu l’Allemagne et Vichy sont ignorés.

La faiblesse conceptuelle du maurrassisme l’a exclu du débat intellectuel de notre temps. A la différence d’un Carl Schmitt, pourtant impliqué dans le national-socialisme, Charles Maurras n’est pas devenu un classique de la philosophie politique. La somme de ses aveuglements le prive de toute exemplarité dans l’ordre de l’action. Marcel Gauchet analyse le maurrassisme comme un « extrémisme littéraire ». D’où la fascination qu’exerça Charles Maurras de son vivant et l’issue catastrophique de son aventure.

LE COMITE DIRECTEUR DE LA NOUVELLE ACTION ROYALISTE

Déclaration publiée dans le numéro 1149 de « Royaliste » – 2018