On disserte sur l’islam en oubliant l’opposition profonde et parfois violente qui sépare les chiites et les sunnites. Sur les causes de cette discorde théologique et politique, sur son histoire et ses actuels prolongements, Pierre-Jean Luizard a rédigé un manuel indispensable (1).

Tout commence par une guerre de succession, comme c’est souvent le cas lorsque les autorités spirituelles ou temporelles ne sont pas régies par une loi de dévolution du pouvoir. Or le Coran ne dit rien sur la nature du régime politique ni sur les règles de transmission de l’autorité. Le problème se règle de manière toute banale et tragique, par la guerre civile.

En 632, à la mort du Prophète, la communauté des croyants est divisée entre ceux de La Mecque, fidèles de la première heure, et les Médinois convertis après l’hégire. Les trois premiers califes, successeurs de Mahomet, meurent assassinés. Le quatrième calife, Ali, gendre du Prophète par son mariage avec Fatima, fille de Khadija la première épouse, est très vite confronté à une rébellion menée par deux Compagnons du Prophète et par Aïcha, son « épouse préférée » selon les sunnites. Après une longue période de combats, Ali accepte un arbitrage qui se termine à l’avantage des Omeyyades. Les partisans d’Ali qui n’acceptent pas l’issue de la négociation choisissent l’insoumission et ces khârédjites – « ceux qui sont partis » – sont écrasés par les troupes d’Ali en 658 mais le gendre du Prophète est assassiné en 661 par l’un de ses dissidents.

Les partisans d’Ali (shî’at ‘Ali) se rassemblent autour de son fils Hassan qui entre en conflit avec les Omeyyades et meurt assassiné. Le premier calife omeyyade s’installe à Damas mais quand son fils Yazid lui succède, Husayn, petit-fils de Mahomet, refuse de lui prêter allégeance et une nouvelle guerre civile s’engage. Le 10 octobre 680, à Karbala, l’armée de Yazid écrase celle de Husayn, qui est tué. Tous les califes omeyyades puis abbassides seront dès lors considérés comme des usurpateurs par les chiites.

La rupture entre chiites et sunnites est d’abord politique : il s’agit de savoir qui incarne l’autorité légitime, d’essence religieuse, et c’est la guerre qui tranche la question du pouvoir effectif. Mais la question de l’autorité reste disputée et deux formes d’organisation religieuse apparaissent sur fond de conflit théologico-politique. Face aux califes omeyyades puis abbassides, les chiites désignent des imams qui détiennent l’autorité religieuse car ils descendent tous d’Ali, donc du Prophète. L’Imam chiite est effectivement le guide religieux de la communauté jusqu’à la disparition – Occultation – du douzième Imam dont les croyants attendent le retour – mais l’Imam est toujours incarné, aujourd’hui par l’Agha Khan, dans le chiisme ismaélien. Dans l’islam sunnite, l’imam n’est pas l’équivalent d’un prêtre comme on le croit trop souvent mais simplement celui qui conduit la prière. Aujourd’hui, le chiisme duodécimain est structuré – on connait les ayatollahs et les mollahs – alors que le sunnisme ne connaît pas d’autorité religieuse unifiée.

La dispute théologique est apparue très tôt. Proclamé doctrine d’Etat par le calife abbasside en 827 puis rejeté par les sunnites au profit de la doctrine hanbalite – qui est à l’origine du wahhabisme – le mu’tazilisme a été intégré au dogme duodécimain. Inspiré par la philosophie grecque, le mu’tazilisme affirme l’unicité de Dieu, le principe de justice, la responsabilité de l’homme, créature libre et douée de raison. Selon cette doctrine, le Coran a été créé alors que le sunnisme affirme qu’il est incréé.  Les recueils de hâdith – les faits et dits du Prophète – sont plus abondants chez les chiites que chez les sunnites.

Les relations entre le pouvoir politique et les autorités religieuses sont différentes dans les deux communautés islamiques. Chez les sunnites, le souci de l’unité de la communauté – Oumma – a entraîné l’intégration des religieux au pouvoir politique, dont ils confortaient la légitimité. Au contraire, le chiisme a vu s’affirmer une caste religieuse indépendante du pouvoir et capable de s’opposer à lui à partir du 19ème siècle. Après l’Occultation de 941 et au fil d’une longue évolution, les ulémas se virent reconnaître l’ensemble des fonctions des Imams et imposèrent une nouvelle orthodoxie tout en développant une religion populaire exaltant la mémoire des martyrs de la foi, Ali et Husayn.

Pierre-Jean Luizard traite bien entendu de l’actualité de cette grande discorde. Il explique la géopolitique du conflit dans les zones de friction que sont l’Irak et le Liban, analyse la rivalité entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, décrit les Alaouites de Syrie et les Zaydites du Yémen, donne de très nombreuses définitions, apprend à distinguer séfévides et seldjoukides, entre Ijmâ, le consensus, et fitna, la discorde…

Avant de donner son avis sur « l’islam », il est prudent, quand on n’est pas un spécialiste, de consulter « le Luizard ».

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(1)    Pierre-Jean Luizard, Chiites et sunnites, La grande discorde en 100 questions, Tallandier, 2017.

Article publié dans le numéro 1147 de « Royaliste » – 2018