L’ISLAM ET LES NATIONS

 

Que dit-on à Bichkek ? Un court séjour (1) dans la capitale kirghize, qui ne m’a pas permis de rencontrer tous mes amis, ne m’autorise pas à jouer au spécialiste (2). La belle ville russo-soviétique, pour partie enfouie sous les arbres, donne au voyageur une rassurante impression de calme. A la nuit tombée, les familles se promènent tranquillement sur Chui, l’avenue principale, les jeunes filles portent des vêtements aussi courts et moulants que les parisiennes et, dans les restaurants chics, les familles aisées et les riches hommes d’affaires font honneur à des mets délicats.

Pourtant, on dit à Bichkek qu’une révolution pourrait bien avoir lieu après le départ des touristes. Le président sortant, Kourmanbek Bakiev, a été réélu à la suite d’une fraude massive et l’opposition annonce qu’elle descendra dans la rue pour éliminer l’homme qui avait pris le pouvoir en 2005, à la suite de la « révolution des Tulipes ». Dans la presse française, quelques journalistes s’étaient réjouis de la chute du président Askar Akaiev – un homme formé à l’école soviétique – et avaient célébré cette nouvelle révolution fleurie qui, après celle d’Ukraine, marquerait l’irrésistible déclin de la puissance russe en Asie centrale.

Ce récit médiatique des événements de Bichkek n’a pas tenu plus de quelques semaines. L’armée russe n’a pas quitté sa base de Kant – les Américains sont locataires d’un morceau de piste sur l’aéroport de Manas – l’usage du russe se généralise dans la population et la tradition qui attribue le poste de Premier ministre à un Russe est toujours respectée. Le président Bakiev et sa famille se sont ingéniés à tirer mille et un profits de leur pouvoir – ce qui a vivement mécontenté les patrons des ONG qui avaient poussé à la révolution. Dès l’été 2006, devant moi, ils ne faisaient pas mystère de cette lourde déception. Les élections truquées ont transformé cette déception en colère.

A Bichkek, on dit aussi que la présence chinoise inquiète, on s’indigne de la répression qui a frappé les Ouïghours (au moins mille morts) et qui marque une nouvelle étape dans la destruction, par les Hans, de l’identité turco-musulmane du Turkestan. On note aussi que les Kirghizes (musulmans sunnites) sont en train de se lier aux Russes contre les Doumganes (musulmans venus de Chine) parce que ces derniers sont soupçonnés de faire venir des Hans.

Ce n’est qu’un bref aperçu des tensions kirghizes, qui se compliquent d’une rivalité entre le Nord et le Sud sur fond de tension avec l’Ouzbékistan.

Et l’islamisme ? Je l’évoque en dernier car ce n’est qu’un aspect mineur des difficultés du Kirghizstan. Dans l’ensemble, la pratique religieuse musulmane y est faible et, au sud, on ne voit guère plus de femmes voilées à Osh, ville parfois présentée comme un bastion de l’islamisme, que dans la capitale ou sur les bords du lac Yssik Kul. Je ne sous-estime pas l’influence des mouvements islamistes et des groupes armés qui tentent de déstabiliser le Kirghizstan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan (cet été, l’armée tadjike a monté une opération qui l’a amenée à bloquer momentanément la route qui mène de Douchanbe au Pamir, à hauteur de Lofout) mais il faut se garder, en Asie centrale, de surestimer le danger. Les principaux conflits opposent des Etats nationaux (le Kirghizstan et l’Ouzbékistan ; le Tadjikistan et l’Ouzbékistan) ; ou bien des éléments divers d’une population (Russes orthodoxes et Kirghizes musulmans) à des « envahisseurs » (Chinois) et à leurs « complices » musulmans ; ou encore des groupes régionaux entre eux (les gens de Douchanbe n’apprécient guère les Pamiris). La religion musulmane (sunnites, chiites ismaéliens du Pamir) est mêlée à des coutumes locales et à des croyances anté-islamiques – le zoroastrisme tout particulièrement comme le montre la popularité de la fête de Nowruz. L’islamisme radical méprise ces réalités politiques et culturelles, qu’il veut effacer par la violence : cette erreur, fruit de l’idéologie et de l’ignorance, signe à terme la défaite de ce type de fanatisme.

Le sentiment religieux joue un rôle modeste dans la quête d’identité des pays issus de l’Union soviétique et mes voyages en Asie centrale, après mes pérégrinations balkaniques, m’ont convaincu qu’il n’y avait pas plus de « monde musulman » que de « choc des civilisations ». A Bichkek, à Bakou, à Douchanbe, année après année, ce sont des Etats nationaux que je vois se constituer.

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(1) Mon séjour au Kirghizstan (Bichkek, Osh) a été organisé par « La Yourte kirghize ».

(2) Je regrette que ne soit pas encore publiée la thèse de David Gaüzere : « Les Kirghiz et la Kirghizie à l’époque contemporaine – La construction d’un Etat-Nation ».