Lorsque Nicolas Sarkozy avait voulu, en févier 2008, « confier la mémoire d’un des 11000 enfants français victimes de la Shoah » à tous les enfants de CM2 j’avais dénoncé cet acte de division, d’une violence inouïe et conclu par ces mots : sur la Résistance et sur la Déportation, il faut que Nicolas Sarkozy se taise désormais.

Plus tard, j’appris que le supposé président avait découvert son texte en le prononçant devant ses auditeurs du CRIF, comme s’il s’agissait d’un banal discours de campagne électorale. Je ne peux plus m’adresser au personnage désinvolte qui, ce soir-là, ajouta l’insulte à l’insulte. C’est donc au rédacteur attitré des discours élyséens que je m’adresse.

Ça suffit, Henri Guaino. Cessez de manipuler le souvenir de la Résistance. Cessez d’utiliser, pour les besoins de la propagande officielle, la mémoire des combattants, des fusillés, des déportés.

Vous provoquez le scandale. La petite fille de Marc Bloch vous a adressé une lettre indignée (1). Je partage d’autant plus sa réaction que le nom de mon père, le combat de mon père, le sacrifice de mon père ont été naguère utilisés à des fins très personnelles, de glorification ou de justification, dans le parfait mépris de ce que nous pouvions ressentir, ma mère et moi. Du moins, cet homme sans scrupules avait lutté au péril de sa vie, ce qui n’est votre cas, Henri Guaino.

Vous vous direz que ce que j’écris n’a pas d’importance parce que je ne pèse plus rien dans la vie politique. Je me moque de vos calculs et supputations. Sachez simplement que j’approuve l’injonction de Suzette Bloch : « Laissez Marc Bloch tranquille, M. Sarkozy ».

Oui, ne touchez pas à nos souvenirs, Henri Guaino. En invoquant Guy Môquet, vous avez provoqué la division et la gêne. Sans tenir compte de cet avertissement, vous récupérez quelques phrases de Marc Bloch pour enjoliver le discours sur « l’identité nationale ». Discours médiocre dans sa formulation et ignoble dans son intention puisqu’on tente de dresser les Français contre des étrangers désignés à la vindicte publique sur critères « ethniques » et religieux. J’en connais quelques uns, que je m’efforce d’aider. Sachez, Henri Guaino, qu’ils sont plus cultivés que vous. Sachez qu’il leur faut éprouver un immense amour de la France pour supporter les humiliations qu’on leur fait subir, alors même qu’ils sont en règle – ou qu’ils pourraient l’être si des bureaucrates ne leur refusaient pas les papiers qu’ils sont en droit d’obtenir.

Laissez-nous tranquilles, Henri Guaino. Vous nous faites du mal. J’hésite à dire « nous, les enfants de fusillés et de déportés » car personne ne m’a mandaté. Mais j’ai de la peine à dire « je ». L’avez-vous remarqué ? Dans sa lettre, Suzette Bloch dit qu’il lui a fallu, pour l’écrire, surmonter sa « timidité ». Beaucoup, parmi nous, refusent de parler de ce qu’ils continuent d’éprouver malgré le temps qui passe. Ils gardent, nous gardons le silence sauf lorsque nous sommes entre nous, sauf lorsque nous retrouvons les rescapés dans les associations de résistants et de déportés qui nous accueillent. Silence sur la douleur. Silence parce que nous ne voulons pas blesser, parce que nous craignons la concurrence des victimes que les médias sont toujours prêts à exploiter sous prétexte de compassion.

Les conflits de la Résistance, les heurts entre rescapés, nous les connaissons. Laissez-nous répondre aux historiens qui savent, eux, s’adresser à nous en respectant notre timidité. Nous leur faisons confiance. Mieux : ils nous sont indispensables parce que les livres qu’ils écrivent seront, après nous, les meilleurs agents possibles de la transmission de ce qui eut lieu pendant la seconde guerre mondiale.

J’aimerais écrire : « foutez-moi la paix, Henri Guaino ». Mais la paix, je ne l’aurai jamais. Du moins ne venez plus troubler une tranquillité de surface en m’obligeant à sortir, une fois encore, de ma réserve.

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(1) « Laissez Marc Bloch tranquille, M. Sarkozy », par Suzette Bloch & Nicolas Offenstadt, Le Monde du 29 novembre 2009.