Merci de dénoncer (1) le faux débat sur « l’identité nationale » avec toute l’autorité que vous donne votre œuvre de démographe, d’anthropologue, d’économiste et d’historien. L’objectif électoral de Nicolas Sarkozy est médiocre : gagner des voix ou ne pas trop en perdre aux élections régionales dans lesquelles le supposé président s’implique comme chef de l’UMP. Ceci au mépris de la Constitution qui lui assigne un rôle d’arbitre au service de tous les Français.

Ce viol de la Constitution s’accompagne d’un appel à la guerre civile – plus exactement d’un appel à la variante « ethnique-religieuse » de la guerre civile en imposant, comme vous le dites, une « thématique de la nation contre l’islam ». Les expulsions des Juifs à l’époque médiévale et les guerres de religion pèsent encore lourd dans notre mémoire nationale et nous étions d’accord, croyants ou non, pour ne pas recommencer. Et voilà qu’on nous désigne à nouveau un bouc émissaire, un ennemi à « nettoyer » !

Je ne pense pas que le supposé président et ses affidés veuillent entraîner les Français dans un conflit de type yougoslave : ils ciblent une clientèle électorale pour les régionales et ils veulent probablement nous distraire à plus long terme des véritables enjeux. Si ce jeu « cynique » – tel est votre mot – s’était déroulé il y a vingt ans, il y aurait eu risque effectif pour la paix civile car certaines populations immigrées et en voie d’intégration étaient regardées avec une réelle angoisse par nombre de nos concitoyens.

Mais vous avez raison. La France est en train de réussir l’intégration des arrivés récents – avec des lenteurs qui tiennent au manque de travail, non aux éventuelles différences de religion. A ce propos, Olivier Roy (2) posait il y a quelques années une bien intéressante question : « si une commission déclarait que l’Islam est incompatible avec les valeurs de la République, que ferait le gouvernement ? » Rien, bien entendu, à moins qu’une bande de fous n’inventent une nouvelle forme de cette révocation de l’édit de Nantes qui coûta si cher à la France.

Quant aux problèmes de signes et d’insignes religieux, ils sont marginaux et devraient être traités comme tels, selon le droit en vigueur. Nous aurions évité les deux « affaires du voile islamique » et nous nous pourrions calmer les esprits sur le voile intégral en rappelant que nous disposons de la bonne vieille notion d’ordre public qui nous permet d’éviter le sempiternel débat sur ce qui est laïc et sur ce qui ne l’est pas : si le port de la burqa provoque des violences sur le marché de Meaux, cette tenue vestimentaire est interdite sur le territoire de la commune par le maire, sans que le supposé président se soit agité – de même que serait interdite une manifestation de moines encapuchonnés cherchant à perturber le congrès de l’Union des athées.

Autre réflexion d’Olivier Roy, un jour que nous déjeunions tous deux : «on compte les porteuses du voile islamique, mais pas les jeunes maghrébines qui sont obligées de se prostituer ». J’ai ajouté, au vu d’un rapport que je venais de lire, qu’on ne compte pas non plus le nombre d’étudiantes qui se prostituent pour payer leurs études… Immense scandale, dans un des pays les plus riches du monde.

C’est vous dire, cher Emmanuel Todd, combien j’adhère à votre analyse : inciter à la haine ethnique ou promouvoir des femmes « de couleur » ou « musulmanes », c’est dans tous les cas essayer de créer une représentation raciale de la nation française – en rupture avec toute la tradition nationale – pour tenter d’effacer la réalité de la lutte de classes qui mobilise les Français. Inutile de recourir aux sondages pour vérifier ce point : il suffit de compter depuis 15 ans le nombre de citoyens qui ont manifesté contre la construction de mosquées, et le nombre de ceux qui sont descendus dans la rue pour dénoncer le chômage et les bas salaires.

Oui, bien sûr, la campagne « identitaire » échouera. Elle aurait déjà échoué si les syndicats et les partis de gauche s’inscrivaient à nouveau dans la logique de la lutte des classes en vue d’un nouveau compromis social sur le partage du revenu national… C’est, pour le moment, un vœu pieu. D’où une crainte qui vient tempérer notre optimisme : l’émergence possible d’une nouvelle forme de fascisme. Vous évoquez d’ailleurs des traces du fascisme des années trente : la haine de la pensée, des chercheurs, des professeurs ; l’Etat mis au service des capitalistes et la démagogie éhontée d’un appel au peuple parfaitement fictif… Mais Robert Paxton a pointé dès 1994 le risque d’un nouveau fascisme en des termes que je trouve de plus en plus saisissants. Le grand historien américain écrivait que « le fascisme est un système d’autorité et d’encadrement qui, dans la représentation qu’il fait de lui-même, promet de renforcer l’unité, l’énergie et la pureté d’une communauté moderne, c’est-à-dire déjà consciente d’elle-même en face d’autres communautés et déjà capable d’exprimer une opinion publique ». Et d’ajouter : « un fascisme authentique aux Etats-Unis serait pieux et anti-Noirs ; en Europe occidentale, laïque et antisémite, voire antimusulman ; et en Europe de l’Est clérical et slavophile ». Quinze ans plus tard, il est permis d’écrire qu’en France, le nouveau fascisme serait laïc et antimusulman. Comme l’ancien, il rallierait donc beaucoup de gens de gauche.

Cher Emmanuel Todd, nous n’aimons pas jouer à nous faire peur et nous détestons faire peur aux autres. Mais l’hypothèse présentée par Robert Paxton mérite d’être prise en sérieux.

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(1) Dans un entretien accordé au « Monde » du 27 décembre 2009.

(2) Dernier ouvrage publié : La Sainte ignorance, Le temps de la religion sans culture, Le Seuil, 2008.

(3) XVIème Conférence Marc Bloch organisée par l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Extraits dans « Le Monde » du 17 juin 1994, page 2. Cf. mon article publié dans « Royaliste » en 2007 : « Vers le fascisme ? » et reproduit sur ce blog.