En février 2010, Jacques Sapir a adressé à ses collègues et amis ses propositions en vue d’une sortie de crise. Elles constituent le socle d’un programme commun à plusieurs familles politiques et retiennent l’attention pour plusieurs raisons :

– Elles sont faites par un économiste qui a bâti une œuvre théorique très solide.

– Elles sont précédées par l’analyse critique d’un chercheur qui avait expliqué pourquoi l’ultralibéralisme nous conduisait à la catastrophe sociale, économique, financière et commerciale.

– Elles témoignent d’un souci politique constant qui implique une inversion des priorités : d’abord la définition du programme de reconstruction, ensuite la recherche du candidat qui sera capable de le présenter au peuple français.

 

Dans des documents de travail antérieurs, Jacques Sapir avait analysé la grande crise commencée en 2007 comme la conséquence du libre échange. La concurrence acharnée a conduit à des baisses de salaires et à une augmentation du chômage qui a été plus ou moins compensée par des distributions immodérées de crédit aux particuliers dans un système où la spéculation touchait tous les produits financiers. La crise du crédit a mis en péril l’ensemble du système financier, sauvé in extremis sans que la crise économique et sociale soit pour autant maîtrisée. Depuis septembre 2009, rien de sérieux n’a été entrepris, ni aux Etats-Unis, ni en Europe de l’ouest, pour sortir de la crise. Au contraire, les gouvernements se sont entendus pour maintenir les principes du libre échange et de la libre circulation des capitaux sans réformer le système monétaire international, ni transformer la zone euro. Or le système de la « monnaie unique » vient de révéler sa logique : pour tenter de le sauver, les gouvernants imposent une austérité maximale à des peuples qui ne sont en rien responsables de la crise : baisse des salaires, précarisation du travail, « réforme » régressive des retraites.

Ces choix, présentés comme inéluctables, vont conduire dans les prochains mois à des contraintes encore plus dures au prétexte qu’il faut rétablir l’équilibre budgétaire. Les conséquences sociales sont prévisibles : augmentation du chômage et appauvrissement d’une part croissante de la population. Ce sont d’abord les classes populaires qui ont été touchées et ce sont maintenant les classes moyennes qui s’aperçoivent que les choix de la droite, aux affaires depuis 2002, ne profitent qu’à une minorité de riches.

Il en résulte un basculement politique des classes moyennes, qui rejoignent des classes pauvres dans leur rejet de l’ultralibéralisme (lors du référendum de 2005)mais qui ne trouve pas de représentation politique puisqu’une large fraction du Parti socialiste (de Dominique Strauss-Kahn à Ségolène Royal en passant par Martine Aubry) s’est ralliée à l’ultralibéralisme.

Contre les fractions de droite et de gauche de l’oligarchie, les classes moyennes et populaires semblent vouées aux votes de protestation (pour Le Pen en 2002), aux absentions coléreuses (en mars 2010), aux manifestations et aux grèves sans conséquences (en 2009) sur les rapports de force. On voit donc des salariés retourner contre eux-mêmes la violence qu’ils subissent, ou bien la retourner contre de simples exécutants des décisions prises en haut lieu.

Nul n’a le pouvoir de faire apparaître la personnalité politique capable de prendre la tête du mouvement de contestation. Mais les propositions de Jacques Sapir permettent de redonner espoir à ceux qui veulent une recomposition des forces politiques en fonction de la crise économique, sociale et environnementale que nous subissons.

De fait, la solution ne viendra pas de Nicolas Sarkozy qui se voit signifier son échec par une majorité de Français, ni des socialistes ou d’écologistes qui ne veulent pas remettre en cause le dogme du libre échange. Or la suppression du bouclier fiscal, l’amélioration de quelques dispositifs sociaux et le discours sur l’Euro sont des réponses tout à fait insuffisantes.

La solution de la crise ne viendra pas non plus des organismes de l’Union européenne. Jacques Sapir note que l’Europe est épuisée en tant que mythe : l’idéologie fédéraliste est moribonde et on se prépare à abandonner les pays les plus endettés ; « la crédibilité de la zone euro a volé en éclats » puisque toute solidarité budgétaire est exclue par traité ; la « monnaie unique » démontre que l’euro est un carcan qui pèse durement sur les peuples puisque la dévaluation de la monnaie est remplacée par la déflation salariale.

C’est en fonction de cette analyse critique que Jacques Sapir présente ses propositions – celle d’un économiste qui n’oublie pas les conditions politiques de la reconstruction et du développement :

1/ Puisque le libre échange est la cause déterminante de la crise, il faut organiser la protection de l’Union européenne à l’égard des puissances agressives. Il faut aussi concevoir des plans de relance coordonnés, contenant des objectifs précis dans le domaine industriel et une mobilisation des services publics reconstitués, réorganisés et développés.

Jacques Sapir écrit qu’ «on peut imaginer cette Europe introduisant des droits de douanes fondés sur les différences de situation sociale et écologique avec les autres pays, et rétablissant pour une période transitoire l’équivalent des montants compensatoires monétaires entre les anciens et les nouveaux membres, ici encore au service d’une harmonisation sociale et écologique.

On peut enfin imaginer une harmonisation des règles sociales à l’échelle européenne avec une convergence progressive sur le modèle social le plus avancé ».

2/ Puisque la rigidité de la « monnaie unique » est source de violences insupportables, il faut instaurer une monnaie commune qui présente l’avantage d’établir « une barrière face au reste du monde » sans fixer définitivement les parités de change pour les Etats-membres de la zone monétaire et sans sacrifier au dogme de la « monnaie forte ».

3/ Puisque l’économie française n’a pas profité de l’ouverture des frontières, puisque l’Allemagne a mené une politique antisociale (bas salaires, coûts de la protection sociale transférés des entreprises vers les salariés) qui lui a permis de baisser ses coûts et d’exporter massivement au détriment de ses voisins, il faut réexaminer les relations économiques à l’intérieur de l’Union européenne et instituer un système de montants compensatoires monétaires entre les Etats-membres.

4/ Puisque les banques européennes ont spéculé à tout-va sur les titres américains et importé en Europe la crise américaine, il faut que le système financier soit de nouveau soumis à un strict contrôle – de même que la circulation des capitaux.

5/ Puisque le dogme de « l’euro fort » a pénalisé gravement nos exportations et favorisé les délocalisations, il faut changer le statut et les objectifs de la Banque centrale européenne : une inflation modérée, d’un niveau différent selon les pays, est nécessaire à la croissance. Il faut que la BCE serve au financement de la dette publique engendrée par la crise et qu’elle adopte un objectif de plein emploi.

 

Abordant enfin les questions de stratégie politique, Jacques Sapir souligne les points suivants :

a) Les forces d’opposition à l’ultralibéralisme doivent inverser l’ordre de leurs préoccupations : il ne s’agit pas de savoir qui pourra battre Nicolas Sarkozy en 2012 mais de rechercher le candidat qui se fera le promoteur du programme de reconstruction précisément défini.

b) Ce candidat et les organisations qui le soutiendront devront « reconstituer l’alliance indispensable entre les classes populaires et les classes moyennes ». Un tel objectif, poursuit Jacques Sapir, « implique un affrontement direct avec le sommet des couches aisées et en particulier celles qui se sont dénationalisées dans la mesure où leurs revenus et leurs conditions de vie ne sont plus liés au territoire national ».

c) Si la présidentielle et les législatives sont gagnées sur ce programme de reconstruction, on ne peut espérer que l’Union européenne y adhèrera facilement puisque partout en Europe les principaux partis de droite et de gauche sont largement acquis à l’ultralibéralisme : « L’Europe ne se changera pas sans un affrontement, voire un éclatement. Nous ne ferons pas l’économie d’une épreuve de force (…) » qui permettra de « remettre à plat l’architecture de l’Union européenne ».

d) Tout en préparant cette réorganisation de l’Europe, le gouvernement français devra conduire une nouvelle politique ; protégés par un système de « montant compensatoire social et écologique » et par un strict contrôle de la circulation des capitaux à court terme, nous pourrons mettre en place une nouvelle politique fiscale, un développement ambitieux de nos infrastructures. Ces mesures « viseront à accroître l’efficacité énergétique et réduire l’impact écologique, à améliorer le réseau de transports et à mettre fin à l’appauvrissement de nos services publics, et en premier lieu de l’éducation. La reconstruction de nos villes, dans le dessein d’en améliorer l’écologie sociale et environnementale sera aussi une priorité. De telles mesures ne sont pas compatibles avec les directives européennes sur ce point. Ces dernières devront être suspendues sine die ».

e) Il faudra modifier le statut de la Banque de France pour lui permettre de prendre unilatéralement toute mesure réglementaire conservatoire et pour l’autoriser à acheter des bons du Trésor – ce qui permettra de financer la politique de reconstruction. Si la Banque centrale européenne n’accepte pas d’être réorganisée, il faudra faire éclater la zone euro et faire retour à la souveraineté monétaire.

f) Il faut se préparer, en France, de fortes tensions entre les groupes aujourd’hui dominants et les classes moyennes et populaires qui verront dans la nouvelle politique le moyen d’une juste répartition du revenu national et d’un redémarrage de « l’ascenseur social ».

 

J’ai pris seul l’initiative de résumer une réflexion politique et des propositions qui me paraissent susceptibles de susciter une large adhésion et de nourrir pendant les prochains mois un intense débat.

C’est dans ce souci que je prends la liberté de publier intégralement le texte de Jacques Sapir.