Les démonstrations d’amitié des dirigeants de l’Union européenne ressemblent aux déclarations des ministres des Finances des pays en crise de la zone euro : ils répètent sur tous les tons qu’ils n’ont pas besoin d’aide avant d’accepter le plan de sauvetage qui leur permettra de tenir quelques mois.

A Bruxelles, les 16 et 17 décembre, les chefs d’Etat et de gouvernement ont donné le spectacle de l’unité et les commentateurs accrédités ont affirmé que l’Europe avait désormais un bouclier.

De quoi s’agit-il ? Pour « garantir la stabilité de la zone euro », une déclaration signée par les 27 prévoit que « les Etats membres de la zone euro sont autorisés à créer un mécanisme de stabilité qui sera activé si cela s’avère indispensable pour garantir la stabilité de l’euro dans son ensemble ». Cela signifie que le fonds de secours provisoire sera remplacé en 2013 par un fonds européen permanent, à condition que le traité de Lisbonne, qui interdit de tels mécanismes de soutien, fasse l’objet d’une révision. L’Union européenne a-t-elle ainsi sauvé son unité et ses finances ? Pas le moins du monde. Nous avons assisté à un épisode parmi d’autres d’une tentative quasi désespérée de sauver les apparences afin de rassurer les marchés :

– Les dirigeants européens restent divisés : le président de l’euro groupe (Jean-Claude Juncker) et plusieurs pays (l’Italie notamment) veulent la création d’euro-obligations qui permettraient de mutualiser les risques – nouvelle tentative de fuite en avant dans un fédéralisme impossible à mettre en pratique. Au contraire, l’Allemagne refuse de supporter des coûts financiers supplémentaires à cause du « laxisme » des pays du Sud. Dire que l’Allemagne ne veut pas payer, c’est reconnaître qu’il n’y a pas de solidarité européenne et que l’Allemagne, qui fait des bénéfices à l’exportation aux dépens de ses partenaires, défend ses seuls intérêts nationaux.

– Les dirigeants européens prennent des décisions et rédigent leurs déclarations communes pour décourager les spéculateurs. Ils reconnaissent donc sans le dire que ce sont les marchés financiers qui commandent et que ce sont les agences de notations qui fixent les normes. On constatera à ce sujet que l’agence Moody’s a baissé de cinq crans la note de l’Irlande pendant la réunion de Bruxelles – preuve que les juges autoproclamés de l’orthodoxie financière n’ont aucune confiance dans les mécanismes européens de secours aux Etats défaillants.

– Les décisions prises à Bruxelles, à Francfort et au siège du FMI ne représentent en aucune manière une solution à la crise financière car le fonds permanent de soutien sera mis en place en 2013 alors que l’Espagne et l’Italie seront directement frappées dès les premiers mois de 2011. Le système de décision bruxellois ajouté à une procédure de révision du traité est d’une extrême lenteur alors que la maison est déjà en feu. Les spéculateurs ne peuvent donc prendre au sérieux les assurances données à Bruxelles. Ils le peuvent d’autant moins que la mise en place d’un fonds permanent montre que l’Union est installée dans une crise qui implique des mesures répétées de sauvetage.

– Ces décisions sont parfaitement antidémocratiques. A Bruxelles et à Francfort, on s’adresse aux marchés mais on ignore les peuples. On va réviser le traité de Lisbonne sans que le nouveau texte soit soumis aux citoyens, pourtant directement concernés par les programmes d’extrême rigueur qui sont la contrepartie de l’aide européenne aux Etats. Cela signifie qu’un gouvernement national jeté dans la tourmente par un « euro fort » et par les manœuvres spéculatives des banquiers, des affairistes et des maffieux perdra toute sa liberté d’action économique et financière puis toutes les décisions, comme on l’a vu en Grèce et en Irlande, seront dictées par la Commission de Bruxelles, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international.

– Ces diktats sont d’autant plus intolérables qu’ils se résument à des injonctions contradictoires : on exige rigueur et croissance, alors que la déflation salariale et la réduction de la protection sociale réduisent la demande des ménages, qui tendent de plus en plus à utiliser leurs cartes de crédit pour acheter les biens de consommation courante. La politique ultra-rigoriste et punitive de l’Allemagne va provoquer une récession qui finira par pénaliser les exportations allemandes ! Comme le souligne Emmanuel Todd dans un entretien accordé à Marianne2, « nous voyons réémerger une thématique datant du milieu des années 80, lorsque la politique du franc fort était censée contraindre la France à adopter une rigueur « à l’allemande ». Cette politique géniale a abouti à faire de la France un pays massivement désindustrialisé. En somme, on nous propose aujourd’hui de liquider la moitié encore épargnée de notre industrie, afin de faire de la France un pays de tourisme et de ruralité ».

J’en conclus que Nicolas Sarkozy fait une erreur tragique en s’alignant sur Angela Merkel, comme si le fameux couple franco-allemand pouvait encore être uni par un intérêt commun. L’Allemagne veut redevenir une puissance souveraine, libre de ses choix et capable de s’affirmer en tant que telle sur la scène mondiale. Le marché européen lui est nécessaire, mais elle n’a plus besoin de l’Europe politique et ne veut pas être embarrassée par les pays du Sud. Nicolas Sarkozy se fait le complice de cette volonté d’auto-affirmation et des violences qui sont infligées aux peuples européens coupables de ne pas partager la conception allemande de l’équilibre budgétaire et du sacrifice du bien être.

Le supposé président n’est capable de changer de ligne vis-à-vis de l’Allemagne. Mais un candidat de l’opposition démocratique devrait inscrire à son programme une confrontation avec Berlin afin que la chancelière s’explique sur ses objectifs réels et prenne note du nouveau plan français qui devrait nécessairement porter sur la monnaie commune et le protectionnisme européen, accompagné dans notre pays par la nationalisation du crédit, la reconstruction et le développement des services publics et l’inflation salariale. Fantasmes ? Le candidat d’opposition devra au contraire calculer qu’en 2012 la zone euro aura explosé et que, dans toute les capitales, on se demandera comment refonder l’Union européenne…