Sans que le Parlement ait été consulté, nous avons été jetés dans la guerre américaine en Afghanistan et nous y sommes enferrés. C’est une guerre absurde. Et c’est une guerre perdue. Il faut que les Français prennent conscience de ce piège et se mobilisent pour que nos soldats ne soient plus utilisés comme simples supplétifs et sacrifiés en vain.

Les Américains qui ont voulu cette guerre et qui la mènent comme ils l’entendent sont en échec sur tous les plans. La guerre d’Obama, prix Nobel de la paix, ne vaut pas mieux que celle de Bush, irresponsable boutefeux.

Echec politique. On nous avait dit que la dictature talibane serait remplacée par un gouvernement capable de présider à la démocratisation du pays. Cela ne s’est pas fait. A Zaher Shah, chef d’Etat légitime chassé par les communistes, roi francophone et francophile, les Américains et leurs alliés afghans ont préféré Hamid Karzaï qui est très vite apparu comme un client de Washington entouré de corrompus. Nul n’ignore que sa réélection en 2009 est une victoire par défaut, obtenue par un homme qui s’est appuyé sur des criminels de guerre et sur les trafiquants de drogue et qui avait organisé une fraude massive portant sur le quart des suffrages exprimés. Qui peut sérieusement croire que ce personnage faible et déconsidéré tiendra plus que quelques mois si les Américains quittent le pays ?

Quant à la démocratie, les Américains se sont eux-mêmes chargés de discréditer le modèle qu’ils prétendaient importer. Ils ne se sont pas contentés d’entériner la fraude électorale : ils ont recruté des mercenaires occidentaux qui ajoutent au désordre et à l’insécurité, ils ont laissé les potentats locaux développer la culture du pavot et pactisé avec les pires seigneurs de la guerre – par exemple Rachid Dostom. Résultat : à l’élection présidentielle de 2009, près de 62% d’abstentions – une proportion en hausse à chaque scrutin.

Echec militaire. « La guerre contre le terrorisme » proclamée par George Bush a abouti à la prise de Kaboul en novembre 2001 sans qu’Oussama Ben Laden soit capturé, sans que les Talibans soient anéantis. Le chef d’Al-Qaeda, le mollah Omar et leurs combattants ont été accueillis au Pakistan où ils ont trouvé un asile très sûr et tous les moyens nécessaires pour reconstituer leurs forces en vue de la reconquête de l’Afghanistan. C’est au Pakistan qu’ont été préparés les attentats de Londres et de Madrid et en 2006 l’offensive des Talibans, partie des bases pakistanaises, a bénéficié comme d’habitude de l’active bienveillance du président Musharraf et de l’InterService Intelligence (ISI).

C’est là le point le plus spectaculairement absurde de la guerre : Washington a subventionné pendant des années le gouvernement d’un pays qui abritait les pires ennemis des Etats-Unis, qui envoyait les talibans tuer des militaires américains – entre autres – et qui soutenait tous les mouvements afghans de l’opposition armée. Expliquée en maints articles et ouvrages (1), la stratégie pakistanaise avait et a toujours un objectif simple : par le biais des Pachtouns, contrôler Kaboul et le maximum de territoires afghans pour bénéficier face à l’Inde d’une profondeur stratégique estimée nécessaire en cas de conflit. Les Américains n’ont reconnu que très tardivement l’ampleur de ce « problème » qu’ils tentent de régler en menant des opérations (bombardements et assassinats) dans les zones tribales, mais sans pouvoir atteindre les principaux chefs, installés à Quetta. Comme l’écrit Gilles Dorronsoro (2) « en fait, il ne semble pas y avoir de cas dans l’histoire militaire où une coalition opérant aussi loin de ses bases ait pu vaincre une insurrection de cette ampleur disposant d’un sanctuaire à proximité immédiate des zones de combat les plus intenses ».

Pour que la guerre en Afghanistan puisse être gagnée au terme de sanglantes opérations, il faudrait que le gouvernement pakistanais chasse les talibans des zones tribales et élimine tous les groupes islamistes, nationaux ou étrangers. Il en résulterait une guerre civile d’autant plus longue et douloureuse que les groupes armés sont très bien implantés dans le nord et que la rébellion baloutche, au Sud-Pakistan, pourrait retrouver de la pugnacité à la faveur du chaos. Aucun gouvernement ne prendra de tels risques, au mépris des intérêts stratégiques du Pakistan et les talibans continueront d’opérer à partir de leurs bases pakistanaises. Pour les anéantir, les Américains seraient contraints de les bombarder massivement puis d’occuper le terrain pendant des années – ce qui est hors de question.

Confrontés dès le début à l’insoluble question pakistanaise, les Américains ont par ailleurs accumulé les fautes et les erreurs :

-Les bombardements ont tué de très nombreux civils et semé une haine farouche dans la population : la « conquête des cœurs » n’est qu’un slogan ; la volonté de chasser les troupes étrangères, comme naguère les Anglais et les Russes, est une réalité.

-Les assassinats ciblés de cadres locaux de l’insurrection par des commandos spéciaux accroît cette haine et augmente le désir de vengeance. Ces assassinats sont d’autant plus absurdes que les principaux chefs sont à l’abri et que nombre de villes et de villages sont déjà tenus par des membres de l’opposition armée ;

-La politique de privatisation des terres a poussé les paysans à cultiver le pavot et l’objectif de reconstruction du pays se perd dans la lenteur bureaucratique, les rivalités entre organisations internationales – 80% des dollars déversés à profusion servant à alimenter le système de corruption.

-L’annonce du retrait progressif des troupes américaines et de leurs alliés ne peut inciter les groupes de l’opposition armée à négocier : il leur suffit d’attendre pour reprendre le pouvoir, en liquidant le président fantoche qui réside aujourd’hui à Kaboul et en balayant l’armée afghane. Cette troupe minée par les désertions ne ressemble plus à l’armée nationale formée à l’époque de la monarchie : transformée en un conglomérat de milices par Ahmed Shah Massoud après sa victoire en 1992, elle est encadrée à 80% par des tadjiks et elle est de ce fait récusée par une partie de la population.

Tous ces facteurs de défaite étaient connus lorsque Nicolas Sarkozy a décidé d’envoyer des troupes françaises au combat dans deux secteurs exposés. Nos soldats font leur métier avec courage et se passionnent pour une œuvre de pacification qui n’est guère imitée par les autres contingents : certains sont paralysés par leurs règles d’engagement, d’autres négocient avec les insurgés et les Américains utilisent sans succès durables plusieurs types de frappes commandées par des officiers enfouis dans leur bunker de Kaboul selon des plans élaborés à Washington par des stratèges qui ne sont pas d’accord entre eux.

Si nos soldats sont plongés dans le chaos, s’ils sont victimes de la stratégie des Américains, c’est que le gouvernement français n’a jamais contesté les objectifs de l’armée américaine et ne songe toujours pas à ouvrir un débat de fond au sein de l’OTAN. Dès lors, nos soldats n’ont d’autre perspective qu’un retrait sans gloire, au moment choisi par le président des Etats-Unis, sans même avoir la satisfaction de penser qu’ils ont combattu jusqu’au bout pour la démocratie. Ce n’est pas un conflit entre démocrates et islamistes qui se déroule en Afghanistan, mais un match violent entre plusieurs tendances islamistes. Hamid Karzaï n’est guère éloigné des talibans sur le plan idéologique : naguère, il avait désapprouvé leur alliance avec Al-Qaeda plutôt que le régime lui-même. Par ailleurs, son gouvernement comprend deux ministres issus du Hizb-e-Islami de Gulbuddin Hekmatyar, celui-là même qui a organisé en août 2008 l’embuscade d’Uzbin au cours de laquelle dix soldats français ont été tués. Sacrifions-nous les soldats français pour voir entrer au gouvernement des « talibans modérés » qui demanderont une application rigoureuse de la charia – qui est déjà dans la constitution afghane ?

Militaires, civils, tous citoyens, nous sommes floués depuis des années par l’Elysée et les ministres qui passent aux Affaires étrangères et à la Défense pour apporter leur contribution, modeste ou arrogante, à la somme inouïe d’illusions, de mensonges et de confusions bureaucratiques qui fait se mouvoir la « gouvernance » française. Cela suffit ! Il faut briser le silence imposé par le gouvernement aux médias et mener campagne pour que nos soldats soient au plus vite retirés d’Afghanistan.

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(1) cf. l’ouvrage fondamental d’Ahmed Raschid, Le retour des talibans, Editions Delavilla, 2009.

(2) cf. la revue Hérodote : Géopolitique du Pakistan. N°139, 4ème trimestre 2010. Article de Gilles Dorronsoro : « Une désastreuse victoire ? Les conséquences de la guerre d’Afghanistan au Pakistan ».