Soutenir les mouvements révolutionnaires en Tunisie, en Egypte, en Algérie, en Iran : qu’est-ce que cela veut dire ? Les réunions de solidarité et les articles sur le printemps des peuples sont sympathiques et font certainement plaisir aux militants engagés dans leur lutte, là-bas, au loin. Mais les intellocrates et les grands éditorialistes français qui soutiennent les mouvements de libération se demandent-ils de quoi ont effectivement besoin les peuples dont ils s’occupent ?

Ma modeste expérience en Europe de l’Est et aux côtés de démocrates algériens pendant la guerre civile m’incite à plaider pour que les Français influents fassent preuve d’une extrême prudence.

Prudence dans l’analyse. Avant d’émettre une opinion, il est de bonne méthode d’écouter les spécialistes du pays ou du groupe de pays considérés, sans négliger de confronter leurs points de vue qui ne sont pas toujours concordants (1). A propos de la Tunisie et surtout de l’Egypte, on disserte sur les islamistes et sur l’Islam comme si les mouvements révolutionnaires de 2011 allaient s’inscrire dans la dynamique de la révolution khomeyniste, au mépris des spécificités iraniennes. Et les intellocrates parisiens, qui ont déjà raconté n’importe quoi sur le printemps des peuples de l’Est, sur les conflits yougoslaves et sur la prétendue révolution orange de Kiev, appellent à la vigilance face au totalitarisme. Comme toujours, il s’agit pour eux de devancer le train de l’histoire, qu’ils avaient pris dans le mauvais sens dans leur jeunesse. Mais il me semble que les foules révolutionnaires arabes et iraniennes n’ont strictement rien à faire des postures, des rivalités et des remords de ceux qui se congratulaient récemment au Café de Flore (2).

Prudence dans les conseils. Et même abstention ! Une fois encore, certains intellocrates essaient de fourguer aux révolutionnaires étrangers un modèle national schématisé à l’extrême : Révolution française + démocratie parlementaire = bonheur comme « idée neuve » (3). Comme si on avait proclamé, au soir de la prise de la Bastille, la République laïque, démocratique et sociale ! Peut-on vanter, à juste titre, la révolution des droits de l’homme sans rien dire de l’échec des institutions politiques nouvelles qui ont trouvé leur fragile équilibre… après le retour au pouvoir du général de Gaulle ? Faisons la soustraction : 1962 – 1789 = 173 ans. Et nous voudrions que des peuples tout juste libérés de la dictature se donnent en quelques mois le système démocratique que nous sommes parvenus à instituer après tant de guerres, de révolutions et de changements de régime ? Les Egyptiens et les Tunisiens iront sans doute plus vite que nous, par d’autres chemins, mais il leur faudra tout de même du temps pour se donner une constitution, établir l’indépendance de la magistrature, former une police respectueuse des libertés publiques, développer le multipartisme et le syndicalisme.

Si les gouvernements issus des mouvements révolutionnaires souhaitent recueillir les avis des constitutionnalistes français et établir des coopérations en matière judiciaire, inviter des économistes et des syndicalistes français, il faudra s’en réjouir mais nous devons attendre qu’ils nous le demandent. Laissons les spécialistes faire leur travail. Le seul conseil qu’il est possible de donner à des amis étrangers, c’est de prendre garde aux experts médiatisés en révolutions démocratiques. A part leur image, leur bonne conscience et leurs livres, qu’ont-ils donc à vendre ?

- Ils vendent un « modèle français » de République parlementaire qui n’est pas le nôtre et qu’on ne trouve guère en Europe. La France s’est donnée entre 1958 et 1962 une monarchie élective, républicaine au sens strict, parlementaire et démocratique, en réaction aux désordres et aux faiblesses des troisième et quatrième républiques et pour conjurer le risque de guerre civile. La Grande-Bretagne, l’Espagne, les pays du Nord sont des monarchies démocratiques et parlementaires, le rôle du Chancelier dans la République fédérale allemande n’est pas à démontrer et bien des nations libérées du communisme se sont données des régimes semi-présidentiels (4).

- Ils vendent un « modèle français » de laïcité en omettant de dire que les Français ne s’entendent pas sur la définition du mot, que la chose laïque est le fruit de la longue histoire du christianisme et de la monarchie française, que les laïcités orientales ont été imposées en Turquie, en Iran, en Syrie, en Egypte, en Irak, par des régimes nationalistes autoritaires qui ont voulu avant tout contrôler la pratique religieuse majoritaire (5).

- Ils vendent le multipartisme en oubliant que la construction d’un parti politique demande des années voire des décennies et en appelant à la « vigilance » contre l’islamisme, comme s’ils avaient quelque influence sur le déroulement des luttes politiques et religieuses dans des pays où ils ne jouent aucun rôle.

Ces marchands d’illusions ne se préoccuperont pas longtemps des révolutions du monde arabe. Sauf tragédie, ils iront sur d’autres théâtres plus rentables pour leur notoriété. Nous pourrons alors nous concentrer sur l’étude approfondie des mouvements en cours et tirer maints enseignements des mobilisations populaires qui ont emporté en peu de jours des dictatures beaucoup plus redoutables que l’oligarchie à laquelle nous sommes confrontés.

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(1) Cf. les articles particulièrement éclairants d’Olivier Roy : « Révolution post-islamiste » dans Le Monde du 12 février et de Paul Amar : « Pourquoi les progressistes égyptiens marquent des points » sur le blog de Paul Jorion : http://www.pauljorion.com/blog/. Paul Amar est professeur associé de Global & International Studies à l’Université de Californie, Santa Barbara. Son article a d’abord été publié dans Jadaliyya le 8 février.

(2) cf. Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot : « Parade de l’oligarchie à Saint-Germain-des-Prés ». Le Monde diplomatique, n° 683 – Février 2011.

(3) Cf. l’article de Jean-Clément Martin : « Le renvoi à 1789 égare plus qu’il n’éclaire », Le Monde, 11 février 2011.

(4) Cf. François Frison-Roche, Le modèle semi-présidentiel comme instrument de la transition en Europe post-communiste – Bulgarie, Macédoine, Pologne, Roumanie et Slovénie, Ed. Emile Bruylant, 2005, et l’entretien avec l’auteur publié dans « Royaliste », n° 977, 25 octobre – 7 novembre 2010.

(5) Cf. Pierre-Jean Luizard, Laïcités autoritaires en terres d’Islam, Fayard, 2008, et l’entretien accordé par l’auteur à « Royaliste », n° 929, 23 juin – 8 juillet 2008.