Depuis quarante ans, la France et les Français sont sous le coup d’un acte d’accusation délivré sous forme d’articles, de livres et d’images qui voudraient démontrer que la France a été coupable pendant l’Occupation. On assure que les Français, dans leur écrasante majorité, se sont couchés devant les Allemands. Les Résistants eux-mêmes sont soupçonnés d’avoir caché maintes compromissions. D’ordinaire, les contributions nuancées des historiens des années noires sont peu évoquées dans les grands médias (1) et les témoins qui gênent la Pensée correcte de l’Occupation sont tenus à distance. Mais il est possible que nous assistions bientôt à un changement de regard sur la France des années 1940 – 1944, tant le travail de reconstruction de la mémoire nationale est avancé. Reconstruction et non pas reconstitution édifiante ou restauration pieuse d’une mythologie résistancialiste … qui n’a jamais existé. Reconstruction complexe, inachevée, qui est le fait d’historiens de métier, soucieux de comprendre, et non d’inquisiteurs autoproclamés.

 

Le chagrin et la pitié

Parmi plusieurs autres ouvrages remarquables, « Le chagrin et le venin » de Pierre Laborie (2) est exemplaire dans son travail méthodique sur les transformations et les manipulations de nos représentations de l’histoire de la France pendant la seconde guerre mondiale. La période qu’il examine est celle, étrange, de l’effacement délibéré de pages glorieuses sous une évocation de la grisaille des temps maudits et du lâche consentement au vert-de-gris.

Le coup d’envoi fut donné par Le chagrin et la pitié (1971), censuré à la télévision mais diffusé avec grand succès dans les salles de cinéma grâce aux éloges adressés par de grands éditorialistes à Marcel Ophuls – qui avait diffusé une représentation négative des Français sous la botte allemande tout en prévenant que les témoignages mis en scène ne pouvaient tenir lieu de vérité historique. Lourde ambigüité, balayée par Françoise Giroud qui donna le ton en présentant le film comme l’exact portrait d’une France « veule ». Se constitua dès lors une vulgate que Pierre Laborie expose en détail et qui continue à être diffusée : on répète qu’il y eut aussi peu de Résistants que de Collaborateurs dans une France massivement pétainiste, figée dans son attentisme peureux, indifférente à la persécution des Juifs ; on affirme que le général de Gaulle et ses compagnons ont inventé le mythe de la France résistante pour masquer « l’ignominie des Français » qui pensaient d’abord « à la bouffe » selon le raccourci publié par le magazine Stern en 1971. Par la suite, on exploita dans le même sens les pages les plus discutables du livre de Robert Paxton, qui établissait surtout la trahison de Vichy s’ingéniant à devancer les exigences allemandes. On en vint à mettre en cause des Résistants : Jean Moulin, accusé d’être un agent soviétique, Raymond Aubrac qui eut à s’expliquer devant des journalistes et des historiens transformés en inquisiteurs. Les manuels d’histoire ont repris la vulgate du « mythe résistancialiste », donné pour preuves le Lacombe Lucien de Louis Malle et La place de l’Etoile de Patrick Modiano. Des œuvres artistiques peuvent être véridiques – il y eut des Lucien Lacombe – mais des films et des romans remarquablement subjectifs ne peuvent être tenus pour l’expression même du vrai. Les avertissements des historiens et les interventions publiques de Résistants ne purent changer la représentation dominante, entérinée officiellement lorsque Jacques Chirac déclara que la France était coupable des crimes commis sous l’Occupation (3).

 

Convergences dans la démystification

Telle fut, telle est encore la Pensée correcte quant à l’Occupation, souvent exprimée par une gauche résolument moderne qui a adoré François Giroud et qui se retrouve aujourd’hui dans « Libération ». Le paradoxe, mis en évidence par Pierre Laborie, c’est que l’entreprise de démythification de la Résistance poursuivie depuis quarante ans reprend la thématique développée après 1945 par les nostalgiques de Vichy, les rescapés de la Collaboration et les écrivains de la jeune droite. Les traîtres avaient tout intérêt à prêter au peuple français de complaisantes lâchetés et à se présenter en victimes du « résistantialisme », en martyrs de l’Epuration, en témoins de vérités pas bonnes à dire face à la « religion d’Etat connue sous le nom de Résistance». De manière plus hypocrite, les vichystes distinguaient entre la masse des résistantialistes de la dernière heure et la poignée respectable de vrais résistants. Par esthétisme, par provocation, par complicité avec leurs anciens (le prestige de Charles Maurras, alors en prison), la droite littéraire reprenait les mêmes arguments : Marcel Aymé décrit des Français abjects dans Uranus, Roger Nimier déclame sur le thème de l’héroïsme inventé pour couvrir l’infamie du peuple français et Antoine Blondin, hélas, résume ces thèmes en de cinglantes formules.

Il n’y a pas de connivence entre les réprouvés de la droite de l’après-guerre et la gauche moderniste de l’après-1968 – entre les Collabos regroupés autour de l’hebdomadaire Rivarol et L’Express de Françoise Giroud. Mais les deux camps ont un intérêt commun : se débarrasser du général de Gaulle, éliminer les gaullistes et les communistes en commençant par disqualifier la lutte de libération nationale qui a porté au plus haut le prestige du Parti des 75 000 fusillés et qui a légitimé le général de Gaulle. Mais avant de rechercher les raisons profondes de l’opération menée contre ce que certains appelaient le « gaullo-communisme », il importe de s’interroger sur la véracité des récits de disqualification.

Il va presque sans dire qu’on trouve des fragments de vérité dans les diatribes de l’extrême-droite et chez les démystificateurs fin-de-siècle. Il y eut entre 1940 et 1944 des lâches et des traîtres, le vieux maréchal attirait les foules et les Résistants étaient peu nombreux : nul n’a jamais tenté de décrire une France parfaitement unie autour du général de Gaulle et du Conseil national de la Résistance. Il faut même souligner que nul n’a jamais célébré la « France des quarante millions de Résistants » qui est l’objet de sarcasmes et de démentis récurrents. Dénoncer le mythe de la Résistance comme masque de vérités cachées, c’est se mentir à soi-même quand on a vécu l’après-guerre : les pétainistes et les anciens de la Collaboration pouvaient publier ce qu’ils voulaient, les grands procès (Pétain, Maurras, Vallat etc.) ont fait l’objet de nombreux articles et d’émissions radiophoniques avant d’être publiés sous forme de livres. Les conflits entre Résistants étaient sur la place publique, leurs divisions furent explicites lorsqu’éclata la guerre froide, le débat sur l’Epuration a duré tout au long de la 4ème République, un abbé Desgranges pouvait dénoncer Les crimes masqués du résistantialisme sans que son ouvrage soit saisi.

 

Résistance et résilience

Mais les Français, dans leur multitude ? Qu’avaient-ils pensé, fait, espéré pendant les années noires ?

De jeunes historiens tentent de répondre à cette immense question, avec prudence et méthode, sans prétendre dire toute la vérité – qui est en histoire comme en d’autres matières un idéal de la raison. Dans son livre sur le commencement de la Résistance (4), Julien Blanc expose les témoignages, les archives et les faits incontestables qui démontrent l’ampleur de la réaction patriotique provoquée par l’arrivée des Allemands. Le choc terrible de la défaite militaire provoque le besoin de retrouver amis et collègues pour se réconforter puis pour engager le combat. Celles et ceux qui entrent immédiatement dans la résistance active sont peu nombreux, leurs moyens sont dérisoires mais leurs premières actions – V sur les murs, papillons, bulletins ronéotés, sabotages – sont suffisamment significatives pour que la Wehrmacht s’en inquiète, punisse impitoyablement ceux qui se font prendre sur le fait et s’efforce de démanteler les premiers réseaux. En zone occupée, dans les départements annexés et les zones interdites, les exactions des soldats allemands – ils n’ont pas été corrects – les condamnations à mort et les déportations attisent la haine et poussent à la mobilisation de Français de toutes conditions sociales et de toutes opinions politiques et religieuses.

Cette Résistance active, minoritaire, est confortée par les Français qui, dans leur grande majorité, ne consentent pas à l’Occupation, récusent la Collaboration, protègent les Résistants et les Juifs par de menus gestes de solidarité, par leur silence, en participant aux grèves et aux manifestations organisées par la Résistance, en assistant à l’enterrement de pilotes alliés… Cette résilience majoritaire conduit les historiens à éliminer le débat sur les chiffres : on peut compter le nombre de titulaires d’une carte de Résistant, mais celles et ceux qui faisaient les yeux de verre lorsqu’ils croisaient un Allemand et qui écoutaient la BBC ne peuvent être dénombrés.

 

Les motifs des accusateurs

Les pièces du procès intenté aux Français étant manifestement remplies d’erreurs d’appréciation et de préjugés malveillants, reste à comprendre les motifs des accusateurs. Ceux des vichystes et des rescapés de la Collaboration sont évidents. L’attitude des démystificateurs fin-de-siècle est au contraire difficile à interpréter car on se trouve en présence d’un écheveau de certitudes, de poses, de calculs qui n’étaient pas tous avoués ou avouables. Je ne prétends pas faire la lumière en quelques lignes mais, là encore, je veux désigner Pierre Laborie comme un guide précieux. Le film de Marcel Ophuls est projeté à une époque marquée par le soupçon et par la tendance à la déconstruction qui assurent le prestige mondain de ceux qui invoque la lucidité et le devoir de transparence. Il est hautement rentable, à tous égards, de révéler des vérités cachées et d’obliger la France à se regarder en face. S’ajoutent le parti-pris pour les victimes et le discours compassionnel, qui rejettent à l’arrière-plan les combattants qui ont fait volontairement le sacrifice de leur vie et les artisans de la Victoire. Il faut aussi souligner la dénonciation de l’idéologie française par Bernard-Henri Lévy – Pierre Laborie ne le mentionne pas – qui s’inscrit dans un grand dessein qui a mobilisé des membres éminents de l’intellocratie et des dirigeants politiques acquis à l’idéologie post-nationale. L’effacement de l’histoire de France – à commencer par les plus belles pages de la lutte de libération nationale – était plus ou moins ressenti dans les milieux dirigeants comme la condition de l’Europe supranationale et du passage à une modernité conçue comme « fin de l’histoire » dans le marché globalisé. Or les gaullistes et les communistes s’opposaient à la supranationalité européenne et le « marché » excluait nécessairement toutes les conquêtes de la Libération : nationalisations, planification indicative, Sécurité sociale… Pierre Laborie cite le texte très significatif de Denis Kessler, idéologue du patronat : « Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ». Plus récemment (4 mars 2011), Alain Minc, porte-parole de l’oligarchie européiste, déclarait que « Français, ça ne veut rien dire ».

L’histoire, ça sert aussi à faire la guerre de classe et la guerre à la Nation. Pitié pour la France, qui s’en remettra.

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(1) Très faible écho, au regard de la qualité de l’ouvrage, au Dictionnaire historique de la Résistance, Sous la direction de François Marcot avec la collaboration de Bruno Leroux et Christine Levisse-Touzé, Robert Laffont, collection Bouquins, 2006.

(2) Pierre Laborie, Le chagrin et le venin, La France sous l’Occupation, mémoire et idées reçues, Bayard, 2011.

(3) cf. mon article « la France n’est pas coupable » : http://www.bertrand-renouvin.fr/?p=421

(4) Julien Blanc, Au commencement de la Résistance, Du côté du musée de l’Homme – 1940-1941, Seuil, 2010.

 

 

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