Dans son numéro publié le 10 mars, Le Nouvel observateur s’inquiète de la montée de Marine Le Pen dans deux sondages récents. L’hebdomadaire de la gauche comme-il-faut souligne la responsabilité de Nicolas Sarkozy, ce qui ne manque pas de pertinence. Laurent Joffrin affirme que la gauche « a refusé de regarder en face les défis d’une certaine modernité qui menaçait peu les bobos et beaucoup les prolos » mais qu’elle a maintenant compris qu’il fallait se préoccuper de l’immigration, du social et de la nation – ce qui reste à prouver.

Le Nouvel observateur ne s’en tient pas à ces considérations générales. Laurent Joffrin, puis Ariane Chemin sur deux pleines pages, s’en prennent à Marianne et plus particulièrement à Philippe Cohen. Le rédacteur en chef de Marianne 2 est accusé de faire cause commune avec « une petite troupe de publicistes et d’intellectuels [qui], sous couvert d’anticonformisme, ont réhabilité les réflexes de la droite la plus identitaire » (Laurent Joffrin) et d’être de ceux qui « décontaminent la pensée FN » selon le titre de l’article d’Ariane Chemin qui compte Philippe Cohen parmi les « brouilleurs de repères » et les « agents de notabilisation ».

Il y a effectivement des agents d’influence lepénistes et des partisans de la guerre ethnoculturelle parmi les souverainistes cités mais y inscrire Philippe Cohen relève de l’ignorance ou de la malveillance. Parce que l’approche du printemps me met de bonne humeur, je penche pour l’ignorance et je me fais un devoir de donner à Laurent Joffrin et à Ariane Chemin quelques éléments d’information.

1/ Philippe Cohen n’a jamais été souverainiste : venu du trotskisme, il s’inscrit dans le courant des économistes hétérodoxes de gauche (Jacques Sapir) et de droite (Jean-Luc Gréau) qui s’opposent aux ultralibéraux et il accueille sur son site, entre autres blogueurs, des gaullistes proches de Nicolas Dupont-Aignan. Ces intellectuels et ces militants sont étrangers au maurrassisme, au féodalisme vendéen et aux expressions plus ou moins hypocrites du nationalisme ethnique.

2/ Philippe Cohen, qui a longuement analysé les propos de Marine Le Pen, est le premier à avoir publiquement averti que les nouveaux thèmes de son discours (protectionnisme, sortie de l’euro) laisseraient la gauche sans réplique. Je témoigne que Philippe Cohen, tout comme Jacques Sapir, s’est très tôt inquiété de voir que le Front national récupérait grossièrement certains des éléments de la politique économique défendue par les hétérodoxes. Nous redoutions tous trois que la gauche traite Marine Le Pen comme elle avait traité son père et que sa gestuelle antifasciste soit sans effet sur l’électorat protestataire. C’est ce qui se produit : les cris d’horreur et la recherche des coupables de la montée du Front national sont sans influence sur ceux qui souffrent du carcan salarial imposé par l’euro, des délocalisations, des coupes budgétaires délirantes et de la liquidation des services publics. Philippe Cohen ne « décontamine pas la pensée FN » : comme Emmanuel Todd le 10 mars sur France 3, il prévient que la thématique frontisme reste xénophobe mais se déploie sur le terrain économique et social sans rencontrer d’obstacles.

3/ Face à la récupération brouillonne de certains de leurs thèmes, les hétérodoxes sont les seuls à répliquer sur le fond : c’est Jacques Sapir, sur le site Marianne 2, qui a publié une critique complète du programme frontiste de sortie de l’euro et qui, du même coup, a indiqué la voie à suivre : examiner le discours frontiste tel qu’il s’énonce et le discuter point par point. Cela demande du travail – il est plus facile de lancer le centième appel à la vigilance – et cela suppose que les partis politiques s’inquiètent des dégâts provoqués par le libre échange et du désastre en cours dans la zone euro.

4/ Laurent Joffrin affirme dans son article que la gauche a compris qu’il fallait « réguler l’immigration », « que le social était prioritaire » et que la nation « restait un des points d’appui indispensables de la vie collective, si on la combinait avec l’ambition européenne et les valeurs universelles ». Que de bons sentiments ! Mais la politique de l’immigration ne peut être sérieusement repensée sans une transformation radicale de la politique sociale et de nos relations internationales. Mais nous constatons que les socialistes au pouvoir en Grèce, en Espagne et au Portugal sont en train de saigner les peuples sur injonction de la Banque centrale européenne et du FMI – donc de ce Dominique Strauss-Kahn qui est attendu comme le sauveur de la gauche. Si les socialistes l’emportent en 2012, la nation française restera soumise aux logiques infernales de la globalisation financière.

Que la gauche continue de se donner bonne conscience en prenant des boucs émissaires et, une fois de plus, elle paiera cher sa paresse intellectuelle, ses lâchetés et ses compromissions.