Jacques Sapir a publié le 19 avril un important document de travail intitulé « S’il faut sortir de l’Euro… » auquel l’accélération de la crise en Grèce, en Irlande et au Portugal donne sa pleine actualité. L’hypothèse de plus en plus vraisemblable d’une explosion de la zone euro est rejetée par la classe politique et par les médias sans qu’il y ait possibilité d’une discussion : l’euro est défendu comme un principe intangible et ceux qui envisagent sa disparition sont dénoncés comme complices de l’extrême-droite. La prise de position dogmatique et la polémique politicienne ne peuvent effacer les arguments des économistes qui montrent les conséquences désastreuses de l’euro pour notre pays et qui proposent une politique cohérente de sortie de crise.

Ainsi Jacques Sapir, qui souligne les effets dévastateurs de la surévaluation de l’euro sur l’économie française. Il est vrai que la France achète moins cher ses matières premières mais elle subit un grave handicap à l’exportation, ses industriels sont poussés à la délocalisation et la pression à la baisse des salaires est intense. La sortie de l’euro n’est pas une fin en soi mais le moyen de reprendre l’initiative sur le plan de la politique économique pour assurer la croissance par la réindustrialisation et l’innovation et pour renouer avec une politique de justice sociale.

Conforme à nos intérêts vitaux, la sortie de l’euro doit d’abord être présentée comme une menace, afin d’inciter l’Allemagne à négocier un nouveau plan comportant notamment l’établissement d’un contrôle strict des capitaux aux frontières de la zone euro, la baisse du taux de change de l’euro par rapport au dollar, l’émission par la BCE de 1 000 milliards d’euro destinés à l’investissement public, un « plan de relance concerté et coordonné avec une hausse des salaires de 10% en Belgique, France, Italie et Espagne, de 15% aux Pays-Bas et en Finlande, et de 20% Allemagne » et la mise en place d’un comité chargé de préparer le passage de la monnaie unique à la monnaie commune.

Si ce plan n’était pas accepté, la France aurait à prendre des mesures unilatérales dont Jacques Sapir précise les étapes et les modalités juridiques avant d’exposer les principales décisions à prendre : conversion de tous les comptes en nouveaux francs sur la base d’1 franc pour 1 euro, établissement d’une nouvelle parité du franc avec dévaluation de 25%, contrôle de l’Etat sur les banques et les compagnies d’assurances, blocage temporaire des prix et des salaires avant la tenue de négociations sur les rémunérations entre le patronat et les syndicats avec comme perspective des hausses de salaires. Des mesures d’accompagnement permettront de limiter l’inflation et de favoriser la relance de l’économie – le contrôle des marges de la grande distribution, l’indexation des salaires sur la productivité notamment – selon un projet général comportant des « mesures protectionnistes ciblées », des re-nationalisations et un plan d’investissements publics…

Une telle politique provoquerait de vives réactions dans les organes de l’Union européenne et dans les organisations internationales, mais il est peu probable que les pays-membres de l’Union puissent adopter une attitude commune (plusieurs d’entre eux sortiront de l’euro en même temps que la France) et notre pays est trop puissant pour qu’il puisse être condamné à un isolement qui pâtirait à ses partenaires et qu’il serait éventuellement facile de briser en se rapprochant de la Russie et du Brésil.

En conclusion Jacques Sapir écrit que « la sortie de l’Euro apparaît comme une opération complexe, soumise à des risques qu’il ne faut pas sous-estimer (en particulier la spéculation internationale, mais aussi de dérapage inflationniste), et qui doit être intégrée dans une politique globale de reconstitution de notre appareil productif pour donner son plein potentiel. Nous avons indiqué ci-dessus les mesures qu’il convient de mettre en œuvre pour limiter autant que faire se peut ces différents risques. Mais, loin d’être impossible, d’être une politique « extrémiste » ou de constituer une « folie » comme on a pu le lire et l’entendre depuis quelques mois, elle apparaît comme parfaitement possible et maîtrisable dans le cadre actuel, dans la mesure où elle serait planifiée… ».

Le document de travail présenté par Jacques Sapir est diffusé pour être discuté – mais en ce cas il faut lire le texte dans son ensemble et ne pas s’en tenir au résumé beaucoup trop sommaire que j’en donne. Les arguments exposés détruisent le discours catastrophiste que les gestionnaires de l’euro prononcent pour pétrifier leurs adversaires. Il avait eu recours au même procédé lors du référendum de 2005 sur le prétendu « traité constitutionnel », lorsque les partisans du Non était accusés de ne pas avoir de « plan B ». Cette fois, les adversaires des gestionnaires de l’euro peuvent présenter un plan solide assorti d’une politique cohérente de développement économique et de progrès social. Les deux principaux partis traiteront ces propositions par le mépris mais le candidat gaulliste Nicolas Dupont-Aignan se trouvera conforté et les communistes, tout comme les socialistes patriotes, pourront nourrir de façon substantielle leurs propositions.