Je n’ai rien à dire sur les circonstances qui ont abouti à l’inculpation de Dominique Strauss-Kahn pour crimes sexuels par une juridiction américaine. Mais sur ses camarades de parti, sur ses amis du grand monde parisien, sur les gens de médias, alors là oui, il y a lieu de dénoncer le mépris du droit, l’impudence et l’hypocrisie.

Mépris du droit. La loi du 29 juillet 1881, article 35 ter, interdit de diffuser les images d’un homme menotté tant qu’il n’a pas été condamné. Et la loi du 15 juin 2000 punit d’une « amende de 15 000 € le fait de réaliser, de publier ou de commenter un sondage d’opinion, ou toute autre consultation, portant sur la culpabilité d’une personne mise en cause à l’occasion d’une procédure pénale ou sur la peine susceptible d’être prononcée à son encontre… ». Alors que le CSA se contentait d’appeler « à la plus grande retenue » – sans être entendu – des juristes ont rappelé le caractère contraignant de ces textes à des journalistes qui se lamentaient sur la cruauté des images montrant DSK menotté et mal rasé alors qu’ils les diffusaient en boucle, voire en fond d’écran. Les grandes consciences médiatiques torturées ont répondu aux juristes qu’ils ne pouvaient pas faire autrement car tout circulait sur Internet. Suis-je autorisé à voler des pommes sur un étalage parce que ce larcin est souvent commis sur les marchés de France et de Navarre ? Si la loi se respecte quand ça arrange les médias, qu’on ne s’étonne si de jeunes citoyens ne distinguent pas le permis et le défendu.

Impudence. Je ne suis pas le seul à relever la solidarité de clan et de classe manifestée de manière implacable par les éminents représentants de l’oligarchie de gauche. On peut exprimer sa sympathie pour un ami emprisonné sans accabler l’institution judiciaire comme l’a fait Bernard-Henri Lévy : «J’en veux, ce matin, au juge américain qui, en le livrant à la foule des chasseurs d’images qui attendaient devant le commissariat de Harlem, a fait semblant de penser qu’il était un justiciable comme un autre ». Et Robert Badinter, sur le même registre, s’est prononcé pour une justice respectueuse des différences de classe : « En vérité, quand DSK est assis au milieu des autres, il est ravalé délibérément au rang du minable dealer ». Harlem Désir, numéro deux du Parti socialiste, a renchéri en exhortant Nicolas Sarkozy à intervenir auprès du président des Etats-Unis tandis que Claude Bartolone et d’autres hiérarques socialistes accusaient des comploteurs de tous poils. Jean-Pierre Chevènement, quant à lui, a mis en doute la sincérité de la femme de chambre du Sofitel, sans rien savoir de celle-ci, exprimant tout haut une opinion fort répandue dans la haute société sur la fragilité du témoignage des domestiques. Une soubrette bousculée ? « Il n’y a pas mort d’homme » s’est exclamé Jack Lang tandis que Jean-Marie Le Guen revendiquait le droit au libertinage.

C’est ainsi que tout une gauche, qui nous a donné pendant cinquante ans des leçons de républicanisme, s’est révélée en quelques phrases et en quelques lapsus parfaitement fidèle aux valeurs et aux préjugés des aristocraties de tous les temps : la morale des forts est tout autre que la morale ordinaire, ce qui conduit à une impunité hautement revendiquée par les riches, surtout quand ils sont conseillés par des « communicants » qui empêchent toute communication sur les sujets qui fâchent et qui, en certains cas, n’hésitent pas à étouffer par l’argent et le chantage les plaintes des victimes.

Hypocrisie. Elle est généralisée. Martine Aubry appelait à la « décence » le vendredi 20 mai alors que deux jours auparavant son entourage faisait pression sur François Hollande et Arnaud Montebourg pour qu’ils retirent leur candidature. Martine Aubry qui n’a pas eu un mot, lundi 16, pour la femme de chambre du Sofitel ! Les dirigeants socialistes qui affichaient leur émotion sur tous les écrans utilisaient tous les mêmes éléments de langage, fournis par leurs communicants préférés : cela ne ressemble pas au Dominique que nous connaissons – comme si le milieu politico-médiatique ne se repaissait pas d’histoires salaces sur lui et ses proches – et par ailleurs il y a deux victimes dans cette affaire, Dominique et la jeune femme, argument dont il faudra se souvenir si l’ancien directeur du FMI est condamné.

Cela dit, le débat sur le comportement privé des dirigeants politiques a été comme d’habitude très confus alors qu’il faut là encore se soumettre au droit : la loi protège la vie privée, y compris celle des journalistes, et seules les conduites délictueuses peuvent être évoquées. Mais il est vrai que les excès privés de certaines personnes font courir des risques à leur parti ou aux institutions : ces cas relèvent de délibérations discrètes qui peuvent se conclure par la mise à l’écart de personnages douteux. Il était dangereux de nommer Jacques Attali à la tête de la Banque européenne pour la Reconstruction et le Développement en raison de ses goûts dispendieux – qui ont effectivement conduit à son éviction. Il était dangereux de soutenir la candidature de Dominique Strauss-Kahn au FMI en raison de ses appétits sexuels – et nous nous souvenons qu’un premier scandale avait entaché sa déjà mauvaise réputation. Il est irresponsable de pousser à la candidature suprême un alcoolique notoire et toute personne victime d’une addiction. Il est dangereux de soutenir la candidature de Christine Lagarde au FMI puisqu’elle est mêlée à l’affaire Tapie.

Bien entendu, les critiques et les avertissements lancés de divers côtés aux médias et aux responsables politiques resteront sans effet. Radios et télévisions continueront de présenter de simples rumeurs comme des informations, les gens de médias s’interrogeront gravement sur leurs dérapages et décideront de s’absoudre comme ils le font depuis trente ans. Les directeurs de l’opinion publique continueront de soutenir officieusement certains candidats et de s’incliner devant les puissants du jour. Dominique Strauss-Kahn était le candidat préféré des salles de rédaction parisiennes, qui nous assurent que l’inculpé était le candidat préféré des Français en même temps que le protecteur de la Grèce – qui fera bientôt défaut sur sa dette. Et les dirigeants politiques, qui ne savent plus se taire, continueront de vivre dans des relations de connivence avec les journalistes, les communicants et les sondeurs d’opinion – jusqu’à ce que le peuple français fasse éclater cette bulle.

A l’exemple des peuples tunisien et égyptien, à l’exemple du peuple espagnol, le peuple français peut occuper les places de nos villes.