En introduction à ses « Histoires de la Révolution et de l’Empire » (1), Patrice Gueniffey publie une réflexion sur l’Histoire, la Révolution et le Politique qui incite au débat (2). Mais ma réplique se doit d’être prudente : l’historien qui porte son jugement sur l’histoire et la philosophie de l’histoire est beaucoup plus neutre que le militant qui perd ses raisons d’être engagé si l’aventure historique et l’espoir politique n’ont plus de sens.

En prenant garde de ne pas chercher à sauver ma boutique et celles des voisins sans lesquels la vie démocratique serait inconsistante, je voudrais indiquer mes accords et désaccords tout en soulignant les incertitudes de notre époque.

Accord sur la Révolution avec son impressionnante majuscule – Révolution française, Révolution russe, Révolution chinoise. L’idée de la Révolution est morte à la fin du 20ème siècle et sa résurrection n’est pas pour les décennies qui viennent. Après les totalitarismes staliniens et maoïstes, après le génocide cambodgien, il n’est plus possible de croire à la fabrique de l’Homme nouveau et au paradis rouge sur la terre. Et j’estime, comme Patrice Gueniffey, que la Révolution française n’est plus au centre de notre imaginaire politique : le choc provoqué par Français Furet publiant son « Penser la Révolution française », le Danton d’Andrzej Wajda en 1983 et la commémoration consensuelle du Bicentenaire ont éteint les grandes querelles entre dantonistes et robespierristes et entre Blancs et Bleus – malgré les efforts de Pierre Chaunu pour raviver, contre François Mitterrand, la mémoire de la guerre de Vendée.

L’effondrement de l’Union soviétique, deux ans plus tard, a balayé les dernières illusions communistes dans notre pays où, depuis le milieu des années soixante-dix,on voyait de plus en plus l’Est européen avec les yeux des dissidents. Du coup, Patrice Gueniffey le dit bien, nous avons vu dépérir la croyance au sens de l’histoire, au triomphe de la Raison, du Progrès et de la société sans classes. Fin d’une époque, et non pas cette « fin de l’histoire » proclamée par les lecteurs pressés de Hegel…

Mais notre époque, est-elle ce crépuscule évoqué par Patrice Gueniffey ? Pour lui «la philosophie libérale de l’histoire et son rejeton matérialiste se sont écroulés en même temps » et il n’y a plus de « grands systèmes » produisant une idée cohérente de la destinée historique (p. 17). La première affirmation est évidente quant au matérialisme historique et très juste quant au progressisme libéral – à tel point que le patronat cherchait à interdire l’emploi du mot « progrès » dans les rapports du Conseil Economique et Social au début des années quatre-vingt dix. L’ultralibéralisme est, après le marxisme-léninisme, une idéologie de la fin de l’histoire – abolie cette fois dans le marché mondialisé. Mais c’est une idéologie – celle de Hayek et de ses disciples – qui forme un système aujourd’hui dominant dans les médias et qui offre un discours utile à la défense des intérêts de l’oligarchie. Cependant, n’oublions pas les autres « grands systèmes ». Après la fin de la domination marxiste-léniniste, nous avons vu s’affirmer la conception girardienne de l’homme et de l’histoire « depuis le commencement du monde » (3) et parallèlement la philosophie de Martin Heidegger : elles furent, dans les années quatre-vingt, l’objet de débats marquants. Il est vrai que ni René Girard, ni Martin Heidegger ne pouvaient inspirer une démarche politique (pour Heidegger, valait mieux pas !) mais il apparaît aujourd’hui, avec le faible recul dont nous disposons, que l’effacement du progressisme libéral et du matérialisme marxisant a permis la renaissance de la philosophie politique grâce aux travaux de Pierre Manent et de Marcel Gauchet – pour ne citer qu’eux. Patience ! Les œuvres sont en cours mais les livres déjà publiés éclairent le passé d’un jour nouveau et permettent d’envisager le proche avenir. J’ajoute que les études hégéliennes se portent fort bien (4), malgré le rejet du philosophe d’Iéna après 1968.

Cela dit, il est vrai que la crise de l’Histoire-progrès « est aussi bien une crise de la politique » (p.17). Au sein de l’oligarchie ouest-européenne, on ne croit plus à l’efficacité du Politique mais à la « loi du marché ». Et, à l’Est, les peuples libérés du communisme ne manifestent pas un grand enthousiasme pour la vie démocratique. Mais doit-on tirer de ces constats une loi générale d’uniformisation du monde et d’aliénation des individus dans l’économie, comme le fit François Furet ? Il est important de noter que le texte cité par Patrice Gueniffey date de 1997. Nous étions dans la phase encore triomphale de l’ultralibéralisme et de l’hégémonie américaine, deux ans après les accords de Dayton sur l’ancienne Yougoslavie, un an avant le krach russe, quatre ans avant l’arrivée de l’euro dont on attendait un « big bang » fédéraliste. Le tout inscrit dans le processus inéluctable d’une mondialisation réputée « heureuse » par Alain Minc dans un livre également publié en 1997. A la fin du 20ème siècle, il était possible de croire que l’histoire n’était plus « source d’identité nationale et collective » (p.24) et de souscrire à la réflexion faite par Guy Debord en 1988 : « On croyait savoir que l’histoire était apparue, en Grèce, avec la démocratie. On peut vérifier qu’elle disparaît du monde avec elle ».

Les événements de la première décennie du 21ème siècle sont venus infirmer les sombres prévisions faites après l’effondrement de l’Union soviétique :

Le politique est plus que jamais présent depuis que le religieux a perdu une grande partie de son pouvoir – sans qu’il y ait déclin de la foi religieuse. Comme l’écrit Marcel Gauchet, « le politique est ce qui structure les communautés humaines en dernier ressort ; il est ce qui les fait tenir ensemble » (5) et l’Etat, défini comme mode d’organisation sociale selon la règle de droit, a été réduit dans ses attributions par la volonté des dirigeants politiques – non sous la pression de la « société civile ». Mais l’Etat a conservé son rôle éminent pendant toute la phase ultralibérale et commence à reprendre, à cause de la crise de la globalisation marchande et financière, un rôle déterminant. L’Etat s’est reconstitué en Russie, pour la première fois selon une norme démocratique plus ou moins comprise et respectée. Aux Etats-Unis, l’Etat a joué un rôle décisif pendant la première phase de la crise financière. Les divers sommets (G8, G 20) réunissent des Etats ; l’Union européenne comme la zone euro dépendent des décisions prises lors de réunions entre les chefs d’Etat et de gouvernement. Le discours postmoderne a créé l’illusion d’un dépérissement de l’Etat qui demeure comme indispensable infrastructure des sociétés et des relations internationales.

En dépit du discours sur le dépassement de la nation, qui a accompagné dans les milieux dirigeants toute la visée fédéralisante en Europe de l’Ouest, les nations ont résisté aux logiques de dislocation et de déterritorialisation – à tel point que le défunt « traité constitutionnel européen » n’avait pu ignorer ces réalités nationales. Les nations demeurent des collectivités protectrices de la liberté des personnes, des « institutrices » de la démocratie, des médiations entre l’homme et l’humanité – tant il est vrai que l’humanité n’est pas médiatrice d’elle-même comme le croient les humanistes béats.

Les nations résistent parce que les peuples manifestent. En France, les grèves et les manifestations massives de 1995, la révolte de 2006 contre le CPE, le mouvement de 2011 contre la réforme des retraites prouvent la montée de la colère et le Non au référendum de 2005 a exprimé le refus conscient de l’ultralibéralisme et des oligarchies européistes. Il y a là une sérieuse limite à l’individualisme et une inscription délibérée des foules manifestantes dans l’histoire du mouvement social. La dynamique du Front populaire et celle de la Libération animent toujours les cortèges et, malgré la mollesse des deux principaux dirigeants syndicaux, c’est toujours les organisations traditionnelles de la lutte de classes que l’on rejoint de la Bastille à la Nation, de la Nation à la République. Et c’est la même colère contre l’ultralibéralisme qui a soulevé le peuple islandais et qui gonfle les cortèges de manifestants en Grèce, en Espagne, au Portugal, en Grande-Bretagne… Nous sommes dans la guerre de classes en Europe, nous la voyons s’esquisser aux Etats-Unis et ce mouvement social de grande ampleur est essentiellement un conflit politique : c’est la lutte des démocrates contre les oligarques. J’observe que les économistes hétérodoxes qui militent contre les thèses et les recettes ultralibérales s’inscrivent dans la tradition de l’économie politique et réclament la mise en œuvre, en France et en Europe, d’une véritable politique économique – pour en finir avec la soumission aux marchés financiers et aux verdicts calamiteux des agences de notations.

A la différence de Patrice Gueniffey, j’observe dans ma vie militante et dans les manifestations de rue que l’histoire reste une référence individuelle et collective. Au début des années soixante, on a beaucoup disserté sur le film documentaire de Bertrand Blier, « Hitler, connais pas », mais la Deuxième guerre mondiale était à l’arrière-plan de la révolte de mai 1968. Et s’il est vrai que la Révolution française n’occupe plus une place centrale dans la mémoire nationale, elle a inspiré la Résistance qui se définissait comme un mouvement révolutionnaire et ce sont les principes de 1789 que l’on retrouve dans le programme du CNR puis dans le « bloc de constitutionnalité » constitué par la Déclaration de 1789 et par les préambules de 1946 et 1958.

Dialectique des nations et des empires, lutte des démocrates contre les oligarques, volonté des politiques de maîtriser à nouveau l’activité économique et les puissances financières, révolutions arabes : le mouvement de l’histoire se poursuit avec ses processus logiques et ses phases chaotiques, ses effondrements et ses renaissances. Après les immenses tragédies et bouleversements du 20ème siècle, nous savons peut-être mieux qu’avant que rien n’est jamais acquis. Ce qui laisse place à l’action libre en vue de la liberté.

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(1) Patrice Gueniffey, Histoires de la Révolution et de l’Empire, Tempus, Editions Perrin, 2011. Les numéros de pages entre parenthèses renvoient à cet ouvrage.

(2) Un débat avec Patrice Gueniffey a eu lieu le 22 juin 2011 dans le cadre des Mercredis parisiens de la Nouvelle Action royaliste. Cet article en est le prolongement.

(3)  cf. René Girard, Des choses cachées depuis le commencement du monde, Grasset, 1978.

(4) Par exemple : Christophe Bouton, Le procès de l’histoire, Fondements et postérité de l’idéalisme historique de Hegel, Vrin, 2004.

(5) cf. La Condition politique, Gallimard, 2005. Page 553.