Savent-ils ce qu’ils font, les dirigeants de la zone euro ? Non ! Leurs cris de victoire ne peuvent plus nous impressionner : c’est la troisième fois qu’ils « sauvent » tout à la fois la Grèce et l’euro et nous verrons qu’il leur faudra bientôt « voler au secours », une nouvelle fois, de cette malheureuse nation et de la dite zone. Pourquoi ? Parce que les solutions techniques avancées à Bruxelles dans la nuit du 26 au 27 octobre, riches en effets d’annonce, sont à replacer dans l’analyse générale des principales causes de la crise :

1/ Le libre échange est responsable de la catastrophe en cours aux Etats-Unis et dans l’Union européenne. La destruction des industries nationales, le chômage, les bas salaires, la réduction de la protection sociale sont provoqués par la violence de compétition économique qui avantage les Etats qui ne s’embarrassent pas de scrupules – la Chine, l’Allemagne.

2/ La zone euro est, dans sa conception même, une erreur monumentale qui n’en finit pas de produire ses effets autodestructeurs. On a cru dans les milieux dirigeants que la « monnaie unique » allait provoquer le « saut » dans l’intégration politique alors que, tout au contraire, la monnaie n’existe que par décision d’un pouvoir souverain. La charrue a été mise avant les bœufs : on s’en aperçoit avec dix ans de retard et on persévère dans l’illusion en reprenant l’idée éculée du « gouvernement économique » qui fait l’impasse sur la condition essentiellement politique de la … politique monétaire.

Comme le libre échange est un dogme indiscutable à Bruxelles, à Francfort et à Paris, comme l’objectif de la France et de l’Allemagne est, ou semble être, de « sauver l’euro », tout ce qui est entrepris est voué à l’échec et les dirigeants européens qui s’obstinent sont condamnés à tourner en rond.

Cette obstination conduit à des résultats d’autant plus négatifs que tous les dogmes ultralibéraux continuent d’être mis en application.

On croit que les marchés font la loi selon les jugements émis par les agences de notation alors qu’il suffit qu’un Etat décide de ne plus tenir compte des critères idéologico-politiques de Moody’s, Ficht et consorts pour que la notation perde toute pertinence.

On croit que l’équilibre budgétaire est le signe incontestable de la vertu économique et on tente de l’atteindre en réduisant le financement des investissements productifs et en comprimant les salaires qui permettent de soutenir la demande. Les oligarques, amis et serviteurs des très riches, se font les chantres d’économies de toutes sortes qui aboutissent à l’appauvrissement – alors qu’ils continuent d’évoquer la croissance à venir. Ce comportement absurde et scandaleux n’échappe pas aux populations frappées par ce qu’on appelle depuis trente ans des mesures « courageuses » – le courage du sacrifice permanent étant imposé aux classes moyennes et populaires par le milieu dirigeant.

On dit que la dette doit disparaître par l’effet de restrictions de toutes sortes alors que les économistes les plus conformistes expliquent à la radio et à la télévision que la rigueur provoque la récession qui fait baisser les rentrées fiscales – et qui alourdit par conséquent le déficit budgétaire. On oublie ou on fait semblant d’avoir oublié tous les moyens qui permettent de réduire ou d’éteindre la dette publique sans détruire l’économie et la société : inflation, création monétaire, défaut.

On refuse de nationaliser le crédit, ce qui conduit les dirigeants européens à négocier avec des banques devenues des machines à spéculer, quelles que soient les conséquences pour les pays et pour les populations.

L’application de ces dogmes ultralibéraux, instrumentalisés par les oligarques et leurs groupes de soutien, explique les décisions confuses prises à Bruxelles, les démissions politiques auxquelles nous avons assisté, la fuite en avant qui, une fois de plus, tient lieu de projet européen.

Confusion. Au lendemain du sommet de Bruxelles, on s’aperçoit que les décisions prises… sont encore à prendre :

-l’effacement annoncé de la dette grecque pour 100 milliards d’euros ne soulagera guère les Grecs qui devraient supporter en 2020 une dette représentant 120% de la PIB annuel – à condition que le gouvernement procède à des privatisations massives et continue d’imposer à la population un programme de famine (1).

-La recapitalisation des banques est décidée mais pour un montant trop faible (100 milliards au lieu des 200 nécessaires) et selon des modalités qui seront âprement discutées par le lobby bancaire. Le risque d’une contraction croissante du crédit n’a manifestement pas été sérieusement évalué – alors que ce procédé risque d’aggraver la récession.

-Le fonds de sauvetage de l’euro (FESF) ne disposera pas de 1 000 milliards d’euros mais devrait pouvoir utiliser des mécanismes complexes destinés à garantir les obligations souveraines et à attirer des capitaux – sans que l’on sache comment seront effectués ces montages financiers. En attendant, la Banque centrale européenne continuera d’effectuer des achats de titres pour soutenir l’Italie et l’Espagne, en violation du traité de Lisbonne.

Démissions. Nicolas Sarkozy n’a pu faire prévaloir ses vues sur les rôles respectifs de la Banque centrale européenne et du FESF et c’est la chancelière allemande qui a obtenu gain de cause : l’Allemagne ne paiera pas un sou de plus et elle contraint la zone euro à inventer les montages financiers complexes et risqués que j’évoquais plus haut tout en imposant sa conception de la politique budgétaire : les Etats de la zone euro devront inscrire dans leur législation le principe de la « règle d’or », qui est antidémocratique puisqu’il prive les parlements du droit de voter librement le budget et qui est antiéconomique puisqu’il interdit toute politique de soutien ou de relance de l’activité. Etrange victoire que celle d’Angela Merkel : comment l’Allemagne fera-t-elle pour exporter si ses partenaires sont en récession ?

A la démission de Paris face à Berlin, s’ajoute l’appel de la zone euro à la Chine, qui a déjà fait savoir qu’elle demanderait en contrepartie d’être reconnue comme économie de marché » par l’Organisation mondiale du commerce. Ce qui entraînera une intensification de la concurrence dans laquelle la Chine, déjà en position dominante, augmentera sa puissance.

Fuite en avant. Dans la ligne de la campagne fédéraliste menée depuis plusieurs mois, on envisage à Bruxelles un renforcement de la « gouvernance » impliquant un nouveau changement de traité. L’instauration d’une direction oligarchique renforcée se heurte à un obstacle majeur : c’est la crise qui impose son rythme à des dirigeants qui devront s’efforcer pendant des années de concevoir, rédiger puis faire adopter par les parlements et les peuples un traité fédéral qui… organiserait des rapports de dominant à dominés pour un ensemble de nations ruinées. De plus, ce nouveau traité de l’Union européenne aboutirait à imposer un fédéralisme à définir pour sauver la seule zone euro. Voilà qui promet de durs conflits entre les 27 Etats membres et entre les pays de la zone euro – sans oublier les désaccords de fond entre le « couple » franco-allemand. Nous allons encore perdre notre temps, car il faudrait un coup de force pour trancher les nœuds gordiens.

Il n’est donc pas utile de souligner longuement le caractère dérisoire de l’intervention de Nicolas Sarkozy au soir du 27 octobre : il annonce la rigueur sans prononcer le mot, il défend la mondialisation et la zone euro tout en jouant le président protecteur d’un système social que la droite s’acharne à détruire, pan par pan. Et il affirme vouloir se rapprocher du modèle allemand en omettant de dire qu’il implique les bas salaires et la précarité. D’ailleurs, l’UMP s’est empressée d’annoncer que son projet pour 2012 serait élaboré « en liaison » avec la CDU allemande ; comme le parti sarkozyste est lié au Parti communiste chinois, nous avons là une forte synthèse des illusions de la droite : s’aligner sur les plus forts du moment dans l’espoir de prendre une part de cette force n’a jamais donné de bons résultats, on devrait s’en souvenir en haut lieu.

Surtout, les fausses solutions esquissées à Bruxelles (2) ont un point commun : leur fragilité politique. La mise en œuvre de thérapies plus ou moins violentes pour apaiser les agences de notation et « sauver l’euro » repose sur un énorme pari : il faut que les peuples acceptent la réduction des salaires et du montant des retraites, la précarité des emplois et les longues périodes de chômage, les jongleries avec les crédits à la consommation et le recours aux banques alimentaires pour que l’agonie de la zone euro puisse être prolongée. Il faut, par conséquent, parier que les colères populaires seront purgées par les partis « populistes », à vrai dire nationalistes, qui ne peuvent pas plus prendre le pouvoir que les communistes des années soixante et qui seraient incapables de l’exercer. Face aux nouveaux tribuns de la plèbe, les oligarques de droite et de gauche peuvent se poser en démocrates vertueux et se maintenir au pouvoir. Sans projet politique cohérent, les mouvements d’indignés ne permettent pas d’organiser durablement les révoltes et de susciter l’apparition de nouveaux mouvements révolutionnaires, loin des utopies du 19ème siècle.

En France, où la révolte latente est freinée par la lassitude résignée, il n’est pas d’autre solution que de convaincre des responsables politiques de trois nécessités : le protectionnisme, la nationalisation des banques et la sortie de l’euro qui permettront la ré-industrialisation du pays et le plein emploi selon une nouvelle politique de développement.

 

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(1)cf. le très remarquable blog de Panagiotis Grigoriou : Greek crisis – Carnets de notes d’un anthropologue en Grèce, http://greekcrisisnow.blogspot.com/ Les chroniques sont en français.

(2)Pour une analyse complète, cf. l’article de Jacques Sapir publié sur Marianne2 : http://www.marianne2.fr/Sapir-l-accord-signe-ne-fait-que-prolonger-l-agonie-de-l-euro_a211943.html