Il leur manque le cigare et le haut-de-forme mais à ces détails près, les nouveaux venus sur la scène européenne semblent sortis d’un mauvais roman marxiste-léniniste. Avec Mario Draghi, Lucas Papadimos et Mario Monti, nous nous trouvons face à l’Europe du grand capital incarnée par des hommes issus de l’establishment universitaire ultralibéral, de la banque et de la Commission européenne.

Les médias nous ont déjà tout dit, avec leur flagornerie habituelle, sur ces présumés sauveurs de la zone euro. Résumons :

Mario Draghi, président de la Banque d’Italie avant de prendre la présidence de la Banque Centrale européenne, a fait ses études au Massachusetts Institute of Technology puis représenté son pays à la Banque mondiale avant de devenir vice-président pour l’Europe de Goldman Sachs international qui, comme chacun sait, a organisé le maquillage des comptes de la Grèce.

Lucas Papadimos, le nouveau Premier ministre grec, est lui aussi un ancien du Massachussets Institute of Technology où il a obtenu un doctorat en sciences économiques. Il fut conseiller économique de la Réserve fédérale de Boston avant d’entrer comme économiste en chef à la Banque nationale de Grèce dont il devint gouverneur en 1994 : il a donc préparé le passage à l’euro et n’a pas pu ignorer les tripatouillages financiers du gouvernement grec et de ses conseillers américains. Ce qui ne l’a pas empêché de devenir vice-président de la Banque centrale européenne.

Mario Monti est fils de banquier, diplômé de Yale, ancien commissaire européen au marché intérieur puis à la concurrence, il ne s’est pas opposé à l’entrée de la Grèce dans l’euro. En 2005, il est devenu membre du Goldman Sachs Global Market Institute ce qui lui a assuré de confortables fins de mois. On dit de lui que c’est « le plus allemand des économistes italiens ».

Tous trois sont de brillants intellectuels, complètement acquis à l’idéologie libre-échangiste, à la doctrine monétaire allemande et à l’atlantisme. Tous trois ont été complètement aveugles sur les effets catastrophiques de la dérégulation financière et de l’ultra-concurrence. Tous trois sont partisans des thérapies de choc qui sont censées sauver la zone euro.

Le fait que les médias les couvrent d’éloges et en rajoutent dans le curriculum (Mario Monti est président de la Trilatérale pour l’Europe et membre du groupe Bilderberg présenté comme une assemblée secrète de hautes personnalités européennes, américaines et japonaises) montre l’aveuglement des chiens de garde de l’oligarchie. La désignation de ces ploutocrates, liés à de douteux groupes de pression, est ou sera ressentie comme une provocation par les Grecs traités à la schlague par la troïka (1), par les Italiens mis en tutelle par le FMI, par les Espagnols, les Portugais et les Irlandais sacrifiés aux opérations de sauvetage des banques européennes. Ces oligarques promettent des années de sacrifices à des peuples qui ne sont pas responsables de l’endettement des banques et des Etats. Ils vont récolter la haine. La haine est une pulsion mauvaise, tout le monde en convient. Mais comment l’éviter quand on voit que le dressage à l’allemande provoque ruines, dépressions et suicides ? Depuis 2009, le nombre de suicides a doublé en Grèce. Au cours des cinq premiers mois de 2011, l’augmentation est de 40%. Les Grecs savent que ces chiffres terribles ne doivent rien à la fatalité, eux qui désignent le Premier ministre, ou Prime minister, comme un Crime minister. A Madrid, à Lisbonne, à Dublin, à Rome, les mesures prises ou en préparation ne sont pas moins criminelles.

Si le sang coule, les oligarques et les ploutocrates émettront des plaintes solennelles et leurs chiens de garde appelleront les peuples à être raisonnables. Dès à présent, il faut dire à nos concitoyens et à nos voisins européens que des fous siègent dans les palais officiels. Pour un groupe de riches administrant des pays riches, c’est pure folie que de parier sur la résignation des peuples. Comme dans la France de Pierre Laval (1935), comme dans l’Allemagne d’Heinrich Brüning (mars 1930 – mai 1932), la déflation provoquera des réactions d’extrême violence, qui ne prendront pas nécessairement des formes politiques connues.

Face à ce risque, il ne suffit pas de s’indigner contre les spéculateurs et les banquiers. C’est Emmanuel Todd (2) qui a raison : le problème majeur, c’est le contrôle de l’Etat par l’oligarchie, c’est le gouvernement par les riches pour les riches. Ce sont les riches qui tirent profit du service de la dette publique, payés avec nos impôts. Formidable inversion de la pression fiscale : l’impôt sur le capital n’est rien au regard de l’impôt prélevé par le Capital sur le menu peuple des contribuables. Dans toutes les nations prises au piège de la zone euro, le combat des démocrates contre les oligarques va s’intensifier et les socialistes seront obligés de choisir leur camp.

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(1)La troïka est composée de fonctionnaires de la BCE, du FMI et de la Commission européenne.

(2)Cf. son intervention sur France Inter : http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=208247