Le kremlin de Kazan

Le kremlin de Kazan

Cette fois, j’ai pris un train de nuit pour aller de Nijni-Novgorod à Kazan et la provodnitza qui gouverne le wagon m’a servi avec un sourire bienveillant une tasse de thé avant que j’aille m’installer sur la couchette d’un compartiment climatisé. La nuit qui tombe sur la plaine porte à l’examen de conscience.

Pourquoi aller si loin ? Si je mets de côté les aspects personnels – les joies de l’amitié, le goût des belles villes chargées d’histoire, le voyage en tant que tel – il est clair que c’est une certaine idée de l’Europe qui me guide depuis plus de quarante ans. Il y eut les Balkans – surtout la Grèce et l’ancienne Yougoslavie. Il y eut la Turquie puis la découverte, après la chute du Mur, de l’Est européen… J’avais hâte qu’on en finisse avec l’Europe de Yalta dans la perspective de l’Europe de l’Atlantique à l’Oural et j’ai milité pour la Confédération européenne esquissée par François Mitterrand.

Et maintenant ? L’échec de la zone euro va conduire à une redéfinition de l’Union européenne. L’Europe des Etats continentaux est à concevoir et à construire. Le drame, c’est que le champ de vision des dirigeants politiques français est limité à l’Allemagne et aux Etats-Unis, plus l’Espagne, l’Italie et Marrakech pour les vacances. Il faut donc les éclairer en même temps que nous découvrons la grande Europe sans rivages. Tâche immense et presque désespérée car nos oligarques, à quelques exceptions près, ne lisent pas de livres et se contentent de quelques clichés – par exemple sur « la Russie de Poutine ». Je fais partie des nombreux Français qui voyagent en éclaireurs et je suis à l’école des savants qui ont une connaissance effective des langues, des peuples, des cultures que je peux seulement approcher.

Pourquoi Nijni-Novgorod ? Pourquoi Kazan ? Parce qu’il y avait, depuis longtemps, la puissance évocatrice de ces noms. Et parce que j’ai lu, voici bientôt deux ans, l’étude que Stéphane A. Dudoignon a consacrée au bassin de la Volga (1). Il me fallait donc y aller voir.

Rue Baouman

Rue Baouman

Je n’ai pas été déçu. Kazan est une ville admirable et qui sera plus belle encore lorsque toutes les rues du centre auront été repavées, toutes les façades rénovées et les immeubles qui méritent de l’être, reconstruits. Les ouvriers qui s’affairent sous un soleil de plomb sont un des signes du dynamisme de la ville fort embouteillée et alourdie de grands magasins d’une « modernité » particulièrement tarabiscotée. Mais la rue Baouman qui va de l’hôtel Chaliapine aux abords du Kremlin est réservée aux piétons et bordée de boutiques, de cafés et de restaurants. On y fait ses courses et on s’y promène… Assis au bord d’une fontaine, devant l’église de l’Annonciation, on goûte la douceur de la nuit.

Celles et ceux qui déambulent devant moi ont des visages fort différents qui évoquent tantôt la Russie, tantôt l’Asie centrale. Il faut donc tenter de savoir ce qu’il en est du Tatarstan, dont Kazan est la capitale. Pour un Français, ce n’est pas simple. Plus ou moins centralisée au cours de son histoire, la France est un Etat unitaire qui ne reconnaît ni des peuples différents, ni des nationalités distinctes – ce qui choquait fort un ambassadeur de Russie, lui-même Avar du Daghestan (2), avec lequel j’avais eu une discussion acharnée à Douchanbe. Indignation compréhensible : la Russie est une fédération composée de quatre-vingt trois « sujets » (soubiekty) représentés au Conseil de la Fédération. Parmi ces sujets, on compte quarante six oblasts (régions), neuf kraïs (territoires administratifs), deux villes fédérales et vingt et une républiques qui ont, quant à elles, une constitution, un parlement et un président.A cause de la guerre civile, nous avons entendu parler de la République de Tchétchénie mais, hormis les spécialistes, nous ignorons tout en France des républiques de Kabardino-Balkarie dans le Caucase, de Kalmoukie, de Mordovie… Chacune a un passé historique et des particularités qui donnent le vertige au simple voyageur. Si l’on suit la Volga à partir de Nijni-Novgorod, on passe par la République de Tchouvachie (capitale Tcheboksary) et on longe la République des Maris (capitale Iochkar-Ola) avant d’arriver sur le territoire de la République du Tatarstan.

Tour de Söyembikä

Tour de Söyembikä

Le Tatarstan, c’est le pays des Tatars – mais pas seulement. Et les Tatars appartiennent au grand ensemble des peuples turcophones, trop souvent réduits aux Ottomans et aux citoyens de la Turquie moderne. Dans l’ouvrage qu’il leur a consacré (3), le savantissime Jean-Paul Roux souligne le rôle considérable que les Turcs ont joué dans l’histoire de l’Europe et de l’Asie. Ces Turcs ne sont pas une race et ils n’ont jamais été unifiés par un Etat mais ces conquérants ont donné naissance à plusieurs empires. Identifiés par leurs langues, d’origine altaïque, ils ont envahi la Chine et gouverné l’Iran, Bâbur a fondé en Inde l’empire moghol, les Ottomans ont conquis les Balkans, régné sur Tunis et Alger et, aujourd’hui, l’Asie centrale est majoritairement turcophone. Les Tatars sont une des fédérations originelles de tribus qui apparaissent au 5ème siècle de notre ère. Intégrés dans les troupes de Gengis Khan, ils contribuent à la défaite des Russes lors de la bataille de la Kalka en 1223, participent au sac des villes européennes puis se sédentarisent près de la Volga sous l’égide de la Horde d’Or – le mot turc ordu signifiant « camp » et non pas troupe de sauvages. Puis les Tatars sont eux-mêmes durement étrillés par Tamerlan – un autre turc – à la fin du 14ème siècle. La dislocation progressive de la Horde d’Or entraîne la constitution du khanat de Kazan en 1438. La ville conquise par Ivan le Terrible en 1552 est depuis cette date partie intégrante de la Russie.

Mosquée Al Mardjani

Mosquée Al Mardjani

J’évoque rapidement ces pages de l’histoire européenne pour souligner la différence de regard des Français et des Russes sur leurs rapports avec le monde turc. En France, beaucoup sont persuadés que les Turcs ont été nos ennemis alors que notre pays n’a jamais été envahi par les armées du Sultan ; au contraire, l’alliance nouée entre François Ier et Soliman le Magnifique a été aussi fructueuse que durable. La lutte de « l’Occident chrétien » contre « l’Islam turc » n’est qu’une fiction, utilisée voici quelques années à des fins électorales. Les Russes, qui ont terriblement souffert des invasions mongoles et tatares, ont assumé le passé conflictuel selon la logique impériale qui intègre en respectant les identités ethniques, toujours complexes, et religieuses. Stéphane A. Dudoignon nous rappelle que « l’année même du soulèvement de Pougatchev (1773), Catherine II signe l’édit de tolérance religieuse par lequel l’Eglise orthodoxe se voit interdire d’intervention dans les affaires internes des autres confessions de l’empire » (4) – l’ensemble du personnel religieux étant, dans l’empire russe, strictement contrôlé par l’Etat. Les Tatars, quant à eux, compteront parmi les meilleurs agents de l’expansion russe en Asie centrale…

Kremlin La grande mosquée

Kremlin La grande mosquée

Bien entendu, le mode d’intégration dans une nation comme la France est tout différent et ne laisse aucune chance à l’expression de sentiments à la fois religieux et nationalitaires. Mais l’exemple russe montre qu’il n’y a pas de fatalité à l’affrontement entre le christianisme et l’islam et, de ce point de vue, le Tatarstan apparaît au voyageur comme une paisible république riche de ses diversités religieuses – orthodoxes, musulmans, catholiques, juifs – et ethniques : au recensement de 2002, on comptait 52,9% de Tatars, 39,5% de Russes, 3,3% de Tchouvaches qui sont, eux aussi, des turcs islamisés.

A Kazan, le vendredi, il y a beaucoup de mariages musulmans. Les jeunes couples et leurs parents se font photographier au Kremlin, devant la mosquée neuve – la plus grande de Russie – construite entre 1996 et 2005 sur l’emplacement de la mosquée de Koul-Charif détruite sur ordre d’Ivan le Terrible. Les femmes en tunique brodée portent un foulard blanc, les hommes sont coiffés du bonnet traditionnel mais, en ville, ce sont les jeunes filles vêtues à l’occidentale – souvent fort court – qui prédominent.

Après avoir visité la mosquée Al Mardjani et la cathédrale de l’Annonciation, près de la tour penchée de Söyembikä, dernière régente tatar de Kazan, je suis retourné m’asseoir devant l’hôtel Chaliapine là où, en fin d’après-midi, un groupe de jeunes militants politiques est venu dénoncer les nouvelles mesures répressives décidées par le gouvernement de la Fédération. Dans la nuit presque tombée, deux jeunes filles mettent le feu sous une montgolfière de papier qui finit par s’élever lentement, touchant la façade ocre de l’église de l’Epiphanie avant d’aller se perdre, haut dans le ciel, vers les murailles blanches du Kremlin. Douce impression de paix…

Impression trompeuse. Le 19 juillet, le mufti du Tatarstan a été blessé dans un attentat à l’explosif. Une heure avant, son adjoint avait été tué de six balles devant son domicile.

Juillet 2012

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(1) Stéphane A. Dudoignon : « Un kaléidoscope d’espaces confessionnels ». Revue des Deux Mondes, octobre-novembre 2010.

(2) Ramazan Abdoulatipov est l’auteur de nombreux ouvrages dont Rassiskaïa natzsia (La nation russe) dont une amie a bien voulu me traduire plusieurs passages.

(3) Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs, Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Fayard, 1984.

(4) Article précité, p. 100.