Si le peuple grec n’était pas martyrisé, la tournée du Premier ministre grec prêterait à rire. Vous avez déjà oublié les brèves visites que fit Antonis Samaras à Paris et à Berlin les 24 et 25 août ? C’est tout à fait normal puisqu’il ne s’est rien passé. Et s’il ne s’est rien passé, c’est que rien ne pouvait ni ne devait se passer.

Antonis Samaras demandait du temps pour réaliser les « réformes structurelles » exigées par les eurocrates. Deux ans, pas plus ! C’est absurde, mais on comprend que le Premier ministre d’un pays étranglé cherche à obtenir qu’on desserre le nœud coulant… en oubliant de se compter parmi les tortionnaires. C’est d’autant plus absurde que Jean-Claude Juncker, président de l’Eurogroupe, n’avait laissé aucun espoir à Antonis Samaras lors d’une visite à Athènes le 22 août : pas de décision sur la Grèce avant que soit connu, en septembre, le rapport de la Troïka…

Le Premier ministre grec a cependant pris l’avion, pour rencontrer successivement François Hollande et Angela Merkel qui s’étaient eux-mêmes préalablement concertés. Sans la moindre surprise, nous avons appris que le président de la République s’était aligné sur la chancelière allemande. Tandis qu’Antonis Samaras pleurnichait dans la presse allemande – qui continuera ses campagnes haineuses contre les Grecs – Angela Merkel répétait que la Grèce devait faire des efforts et qu’il fallait attendre, figurez-vous, le rapport de la Troïka. Et François Hollande reprenait l’antienne en déclarant ceci : « …la Grèce est dans la zone euro et la Grèce doit rester dans la zone euro. Ensuite, elle doit faire la démonstration, encore, de la crédibilité de son programme et de la volonté de ses dirigeants d’aller jusqu’au bout » tout en ajoutant qu’il faut faire « en sorte que ce soit supportable pour la population ».

Quelle hypocrisie !

La Grèce « doit rester dans la zone euro » ? Encore faudrait-il que la zone euro soit encore en état de fonctionner. François Hollande ne peut ignorer que la Banque centrale européenne en est réduite aux expédients. Ainsi, elle a autorisé la Banque de Grèce à augmenter de 6 milliards son fonds d’urgence pour les banques grecques, ce qui a permis à ces banques d’acheter les bons du trésor émis par la Grèce, qui peut ainsi rembourser la Banque centrale européenne. Comme l’explique Martine Orange sur Mediapart (1), la zone euro fonctionne grâce à des procédés qui s’apparentent à de la cavalerie.

Le gouvernement grec doit démontrer la « crédibilité de son programme » ? François Hollande ne peut ignorer que ce programme n’est plus crédible. Suite à une austérité sauvagement appliquée, le PIB grec a chuté de 6,5% au premier trimestre 2012 et de 6,2% au deuxième trimestre. Quant aux taux de chômage, il était de 23% au mois de mai. Et si le gouvernement va « jusqu’au bout » de son programme, le taux de chômage sera de 52% dans deux ans selon les calculs de Jacques Sapir (2). Est-ce bien le souhait de François Hollande ? Certainement pas, car il semble se soucier du peuple grec.

Mais comment agir de telle manière que cela soit « supportable par la population » ? Le programme imposé par la Troïka est depuis le début insupportable et Antonis Samaras a lui-même reconnu que la cohésion sociale était en jeu dans son pays. Si ce programme est poursuivi « jusqu’au bout », il sera encore plus insupportable puisque personne n’a jamais trouvé le moyen d’humaniser la technique du garrot économique et financier. Les bonnes paroles de François Hollande ne sont que des éléments de langage dans une communication de type compassionnel.

Ce festival d’hypocrisies européennes a coïncidé avec les journées socialistes de La Rochelle, où débuta le championnat de la mauvaise foi qui va se jouer tout au long du mois de septembre sur la question du Pacte budgétaire. Nous avons entendu le Premier ministre affirmer que le TSCG « n’est pas l’alpha et l’oméga de notre politique » alors qu’il organise un système de contraintes et de sanctions qui interdit toute politique autonome. Nous avons entendu Benoît Hamon déclarer que le TSCG est « le premier acte d’une réorientation de la construction européenne » alors qu’il est dans la continuité de l’idéologie ultralibérale qui oriente depuis des décennies la dite construction. Nous avons entendu dire, par Catherine Trautmann, qu’il faut ratifier le traité pour « faire bouger les lignes » et « lancer un débat sur le déficit » – alors que le TSCG clôt le débat en interdisant le déficit. Et on continuera de nous affirmer que le Pacte budgétaire a été équilibré par le pacte de croissance, comme si un accord conjoncturel sur une relance minimaliste pouvait compenser un traité qui nous engage pour des décennies.

Les Français se méfient manifestement de ces entourloupes puisque 72% d’entre eux souhaitent se prononcer par référendum sur le nouveau traité européen. Même si l’on méfie des sondages, on ne peut nier qu’il y a là une demande fortement majoritaire. Le président de la République et le Premier ministre auraient tort de ne pas tenir compte de l’opinion publique et de la campagne qui se développe en faveur d’une consultation du peuple français : si le mouvement de rejet de l’Europe ultralibéralisme ne peut pas s’exprimer par les urnes, il se manifestera dans la rue pour que la défense des principes de la République française prenne le pas sur l’impossible sauvetage de la zone euro.

Le lundi 27 août, dans une remarquable critique du rite de la « rentrée », Stéphane Rozès citait trois phrases prononcées par François Hollande lors de sa campagne : « La France n’est pas le problème mais la solution. Chaque nation a une âme et la nôtre c’est l’égalité. On peut redresser le pays en le rassemblant dans la justice ». Si ces belles et fortes paroles ne deviennent pas des actes décisifs, si la France est une fois de plus sacrifiée à l’eurocratie, il y aura dans notre pays des événements graves face auxquels le gouvernement sera forcé de plier.

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(1)Cf. sur www. Mediapart.fr l’article de Martine Orange : « Grèce : dernière aide avant la sortie », publié le 14 août 2012.

(2)Dans une note datée du 30 juillet, Jacques Sapir explique que les mesures de rigueur ont des effets catastrophiques : « D’ici deux ans, et en incluant les effets induits et non pas seulement les effets directs, il faut donc s’attendre à des taux de chômage de :

52% en Grèce

35% au Portugal

32% en Espagne

22 à 25% en France et en Italie. »

 

(3)http://www.franceculture.fr/emission-le-monde-selon-stephane-rozes-le-monde-selon-stephane-rozes-2012-08-27