Les médias avaient annoncé que le discours que José Manuel Barroso devait prononcer le 12 septembre devant le Parlement européen serait un moment fort dans la vie de l’Union. Pour tout potage, nous avons eu droit à l’esquisse d’une relance de la politique européenne qui tient en trois phrases : « « Aujourd’hui, j’appelle à la création d’une fédération d’Etats-nation. Pas un super-Etat. Une fédération démocratique d’Etats-nations ». L’expression n’est pas nouvelle et maints journalistes ont rappelé que Jacques Delors l’avait utilisée en 1994. J’ajoute que le Parti socialiste l’avait utilisée en 1999 lors de la campagne des européennes sans que la signification de ces trois mots soit précisée. Après douze années d’un silence qu’on suppose méditatif, le président de la Commission européenne nous informe qu’il rejette l’idée d’un « super-Etat » fédéral au profit d’une conception démocratique de la future fédération – qui impliquera un nouveau traité. Comme cet « horizon politique «  va nous être régulièrement présenté en guise de supplément d’âme, il est utile de disséquer la formule barroso-delorienne.

Une première analyse fait apparaître que l’expression relève du pur communicationnel. En d’autres termes, il s’agit d’un slogan qu’il faut situer dans son contexte historique : les élections européennes de 1999, pour lesquelles François Hollande conduit la liste socialiste. A gauche, le thème de la « fédération d’Etats-nation » permettait de faire plaisir aux supranationalistes et aux socialistes patriotes – mais seulement le temps d’une campagne car les socialistes se divisèrent lors du référendum de 2005.

Se pose dès lors une question de méthode : peut-on transformer du pur communicationnel en projet politique par une opération qui permettrait en quelque sorte de solidifier une bouillie conceptuelle ? La réponse est négative. Si des Etats souverains et des nations libres se réunissent dans un même ensemble, cela s’appelle une confédération. C’est ce que semble souhaiter José Manuel Barroso puisqu’il refuse d’envisager un « super-Etat », c’est-à-dire un Etat fédéral sur le modèle américain. Le président de la Commission européenne enterre le projet européen supranational ou post-national qu’on agite rituellement depuis plusieurs décennies : c’est là une grande nouvelle et il est étrange que la presse n’y ait pas fait écho car la « fédération d’Etats-nation » vient contredire la classique intégration politique dont on parle à Berlin et à Paris.

La presse rapporte en effet que la chancelière allemande souhaiterait que la Commission devienne le gouvernement de l’Union sous le contrôle du Parlement européen – le Conseil européen devenant un Sénat. De son côté, le porte-parole du gouvernement français, Najat Vallaud-Belkacem retient du discours de José-Manuel Barroso que le mot « fédération » n’est plus un « tabou » ; et François Hollande affirme que nous sortirons de la crise par « davantage d’Europe, mieux d’Europe plutôt que moins d’Europe » sans parler de fédération. Ces aimables paroles signifient que nous sommes toujours dans la « communication de crise ». Nous n’en sortirons que s’il est décidé de rédiger un nouveau traité européen sur l’union politique afin de trancher entre la fédération et la confédération.

Si les chefs d’Etat et de gouvernement reprennent ce très vieux débat, ils se condamnent à perdre un temps précieux car ils se heurteront à deux obstacles infranchissables :

En Europe de l’Ouest, le fédéralisme est impossible car le dépassement de nations historiques suppose la création d’un Etat autoritaire. Déjà, nous constatons que le traité de Lisbonne fonctionne dans le déni de démocratie : ce sera cent fois pire si un gouvernement fédéral prétend imposer sa volonté à la Grande-Bretagne, à la France, à l’Espagne ou encore à la Grèce qui connaît le poids des mots depuis qu’elle subit la dictature de la troïka.

Il faut par ailleurs souligner que l’Allemagne, qui agite la bannière fédérale, serait obligée de dépenser des sommes considérables pour plusieurs pays fédérés en difficulté car une fédération européenne supposerait des transferts financiers permanents entre les différentes entités – allemande, grecque, portugaise… On comprend pourquoi Berlin pose en préalable du fédéralisme une discipline budgétaire forcenée. On croit deviner que ce fédéralisme n’est qu’un prétexte, et la discipline une fin en soi. On espère que François Hollande n’acceptera pas que la France s’enferme dans le piège grossier qui lui est tendu.

Le 14 septembre 2002