Cette histoire des gauches françaises fera très longtemps référence (1). J’y ai beaucoup appris, partage bien des analyses et admire les portraits croisés des grands hommes de la gauche, aussi justes qu’admirablement écrits. Quant à l’histoire des idées politiques, nous avons eu des lectures communes – Marcel Gauchet, Lucien Jaume, Ran Halévi, Odile Rudelle… – et vécu les mêmes évènements depuis la guerre d’Algérie. J’ajoute que j’ai une vieille affection pour le syndicalisme d’action directe et que j’ai gardé un grand et beau souvenir du Fernand Pelloutier et du livre que Jacques Julliard a consacré à l’autonomie ouvrière (2).

 

Il va presque sans dire que nous appartenons à des traditions politiques différentes et que nous ne sommes pas dans la même position par rapport à la gauche : Jacques Julliard a toujours été de gauche ; je ne suis toujours pas de gauche même si la Nouvelle Action royaliste a apporté son soutien critique à François Mitterrand et appelé à voter pour François Hollande. Il paraît donc intéressant de confronter une analyse extérieure qui n’est pas malveillante au travail d’un historien qui a une connaissance intime de son sujet mais qui a su l’envisager avec la distance nécessaire sans cacher ses sympathies et ses antipathies. Mon point de vue – celui d’un militant – n’est certainement pas objectif mais il devrait permettre des critiques différentes de celles qui viendront de la gauche.

Je m’étonne de ne pas trouver dans cette histoire des gauches quelques pages sur le christianisme social. Villeneuve-Bargemont et Albert de Mun sont cités mais je regrette que Jacques Julliard ne se soit pas interrogé sur les idées et sur le rôle des chrétiens sociaux. Il est vrai que ce mouvement était divisé sur la question politique comme sur l’organisation sociale : René de La Tour du Pin est monarchiste et corporatiste, Albert de Mun se prononce pour le Ralliement… Mais dans l’ensemble les chrétiens sociaux jugent que les œuvres de charité sont insuffisantes et ils militent pour la justice sociale, la reconnaissance des syndicats, la limitation de la durée du travail, le salaire minimum, l’assurance sociale… ce qui allait, contre la sauvagerie du système économique libéral, dans le sens du progrès social.

Après l’étonnement, la stupéfaction. Jacques Julliard annonce au début de son livre qu’il ne s’occupera pas de la gauche pendant des deux guerres mondiales ce qui le conduit à faire l’impasse sur la période de l’Occupation, donc sur la Collaboration et sur la Résistance. L’affaire, si l’on peut dire, est expédiée en quelques lignes dans le chapitre qui porte sur la 4ème République : « La France de la Libération, pour des raisons à la fois politiques et idéologiques, rejetait massivement cette droite [classique], tenue pour responsable de ses malheurs et de son déshonneur. Les historiens pourront bien ensuite nuancer ce jugement, montrer qu’il avait existé pendant la guerre une droite résistante et aussi une gauche collaborationniste, ils ne remettront pas en cause la justesse de ce diagnostic et surtout ses conséquences sur la période tout entière » (3).

Quelles étranges formulations ! « Les historiens » sont apparemment si nombreux qu’ils empêchent de faire référence à celui qui a révélé la face sombre de la gauche : Simon Epstein, qui ne se borne pas à « nuancer » un jugement global puisqu’il expose dans toute son ampleur le paradoxe français – celui d’hommes situés avant la guerre à droite et à l’extrême droite et qui participent à la Résistance tandis que des personnalités et des militants de gauche en viennent à structurer la Collaboration (4). Ce ralliement d’une partie de la gauche n’excuse en rien la trahison d’intellectuels et de militants de droite mais il devrait faire surgir maintes interrogations chez l’historien. Jacques Julliard choisit de faire l’impasse alors que l’occupation allemande est un moment crucial pour les partis politiques et les intellectuels qui nous occupent ici. Entre 1940 et 1944, la gauche s’est divisée autant que les autres familles politiques : la SFIO est obligée d’exclure un tiers de ses cadres après la Libération, d’anciens dreyfusards et de nombreux pacifistes disciples d’Alain se retrouvent du coté allemand alors que le Parti communiste, entré avec retard dans la Résistance, s’y engage totalement. Le prestige et l’audience des communistes sous la 4ème République tient à cet engagement.

J’en viens à la droite. Comment prétendre qu’elle était rejetée ? La droite collaborationniste et par extension tous les groupes d’extrême-droite ont été exclus de la vie politique sous la 4ème République mais le MRP, qui s’est très vite classé à droite, était issu de la Résistance et le RPF fondé par le général de Gaulle se situait nettement à droite. Surtout, comment ne pas se souvenir que les Français dans leur ensemble célébraient comme sauveurs de la patrie le général de Gaulle, le général Leclerc de Hauteclocque, le général de Lattre de Tassigny qui n’étaient pas considérés comme des hommes de gauche !

La Résistance a mêlé des Français de toutes opinions et de toutes conditions sociales. La guerre qu’ils ont menée contre l’Allemagne a entraîné de sanglantes luttes contre les complices de l’Occupant. Le peuple français en a gardé la mémoire, surtout dans les régions marquées par la répression allemande et milicienne. Quant aux anciens de la France libre, de la Résistance intérieure, de la Déportation, ils ont maintenu, en dépit de choix politiques opposés, des liens fraternels qui ont beaucoup compté jusqu’aux premières années de notre siècle. Un exemple, parmi tant d’autres : président du Conseil Economique et Social, Jean Mattéoli entretenait avec Henri Krasucki, comme lui ancien d’Auschwitz, « des relations de camaraderie sans faille » (5). Jacques Julliard, qui décrit avec beaucoup de science les relations entre les droites et les gauches depuis la Révolution, manque cet élément majeur de la conscience nationale pendant et après la guerre que je résumerai ainsi : derrière le Moscoutaire qu’elle dénonçait à grand cris, la droite patriote voyait toujours le FTP et le farouche adversaire de l’Union soviétique allait voir, les larmes aux yeux, Quand passent les cigognes parce que derrière l’URSS il y avait les combattants héroïques de Stalingrad, de Koursk, de Léningrad. J’écris ceci alors que nous venons de fêter le soixante-dixième anniversaire de Normandie-Niemen ; l’étoile rouge brille toujours sur le fuselage des appareils du régiment de chasse qui porte ce nom et nous venons de rendre hommage au colonel Roland de la Poype, compagnon de Libération et héros de l’Union soviétique, disparu le 23 octobre…

Pour dire les choses froidement et d’une manière qui déplaira à Jacques Julliard : Henri Krasucki en était et Georges Marchais, ouvrier chez Messerschmitt, n’en était pas ; François Mitterrand, reçu à Alger par le général de Gaulle comme membre important de la Résistance, en était et Michel Rocard n’en était pas en ce sens qu’il ne se situait pas dans la continuité de la Résistance. Lionel Jospin n’en était pas non plus, car sa filiation était celle de la gauche pacifiste. Au Pôle républicain rassemblé par Jean-Pierre Chevènement, toutes les familles politiques de la Résistance étaient représentées : les gaullistes, les royalistes, les socialistes patriotes, les communistes, les démocrates-chrétiens. Le résultat fut modeste mais, dans l’histoire de la gauche, il ne fut pas anecdotique. Quand une gauche qui se veut « moderne » néglige ou méprise le sentiment patriotique, il lui en cuit.

(à suivre)

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(1) Jacques Julliard, Les gauches françaises, 1762-2012, Histoire, politique et imaginaire, Flammarion, 2012. Cf. l’analyse de Gérard Leclerc dans « Royaliste », n°1020.

(2) Cf. Jacques Julliard, Fernand Pelloutier et les origines du syndicalisme d’action directe, Le Seuil, 1971 ; Autonomie ouvrière : études sur le syndicalisme d’action directe, Le Seuil, 1988.

(3) Jacques Julliard, Les gauches françaises, pages 729-730.

(4) Cf. Simon Epstein, Les Dreyfusard sous l’Occupation, Albin Michel, 2001 ; Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Albin Michel, 2008.

(5) Cf. Régis Paranque,De Mendès France à Bérégovoy, L’honneur en politique, Editions Pascal Galobé, 2011. Page 113