Pendant deux siècles, trois gauches françaises – radicale, socialiste, communiste dans une certaine mesure – se sont identifiées à la Nation et à la République. Jacques Julliard montre que cette identification fut beaucoup plus complexe que dans l’imaginaire de la gauche mais celle-ci exprima de diverses manières un patriotisme incontestable, incarné par Danton et Robespierre, par Gambetta et Clémenceau, intensément vécu dans l’Union sacrée puis dans les combats de la Résistance par Pierre Mendès France, Albert Camus, Henri Rol-Tanguy, Maurice Kriegel-Valrimont, André Philip… Je reviendrai sur l’affirmation républicaine qui a accompagné la ferveur patriotique des dirigeants et militants de gauche mais je veux auparavant m’interroger sur les évolutions qui, aujourd’hui, conduisent la gauche à s’éloigner de la Nation en tant que telle – la nation française étant réduite à une société en voie de « modernisation ». La question mériterait des dizaines de pages mais je dois m’en tenir ici à de trop brèves observations sur les progrès d’une mentalité post-nationale qui a fini par s’imposer à gauche mais aussi à droite :

1/ Après la Libération et tout au long des « Trente glorieuses », les chrétiens de gauche (1) jouent un rôle mineur dans le mouvement communiste – ils y figurent comme des compagnons de route qui cautionnent naïvement l’Union soviétique ou la Chine maoïste – et dans les mouvements de libération algérien et vietnamien. Le souci de la nation française est faible chez ces prêtres, ces militants et ces intellectuels qui sont, dans leur comportement et dans leurs illusions, si typiquement français. A l’encontre d’une idée reçue, leur relation à la Résistance est souvent ténue car les Cahiers du Témoignage chrétien, qui ne sont pas fondés par des hommes de gauche, relient dans leur premier numéro la résistance spirituelle et la lutte pour libérer le territoire national (2).

En revanche, les chrétiens de gauche exercent une influence majeure sur la gauche réformiste : la création de la CFDT est leur fait, le rôle de la Jeunesse Agricole Chrétienne dans la modernisation de l’agriculture française est attesté, le projet d’Europe supranationale est l’œuvre commune de démocrates-chrétiens et de chrétiens de gauche parmi lesquels se distinguera Jacques Delors, ancien de La Vie nouvelle. Fils d’une protestante et d’un catholique, Michel Rocard, chef historique de la Deuxième gauche, est lui aussi très représentatif de cette sensibilité, européiste, anti-étatiste, qui regarde la France comme une « société civile » plus que comme une nation.

2/ Tandis que la Deuxième gauche affirme son influence culturelle et politique, l’histoire de France, regardée sous l’angle des mentalités dans les années soixante-dix, est mise en accusation par divers essayistes et journalistes qui dénoncent le rôle de la France et le comportement des Français pendant l’Occupation en s’appuyant sur « Le chagrin et la pitié » diffusé en 1971. Dix ans plus tard, Bernard-Henri Lévy fustige une prétendue « idéologie française » qui serait essentiellement fasciste. Largement diffusées, ces productions partielles et partiales aboutissent à une nouvelle représentation des années 1940-1944, dominante dans les médias et dans le milieu politique : après l’avoir fabriqué, on dénonce le mythe des 40 millions de Résistants ; on raconte que Charles de Gaulle a créé une légende pour couvrir les lâchetés et les trahisons des Français ; on met en doute l’histoire de la Résistance en faisant de Jean Moulin un agent soviétique ; on dénonce l’avilissement de la France, toujours confondue avec le pouvoir établi à Vichy. C’est Françoise Giroud, égérie de la gauche moderne, qui lance « Le chagrin et la pitié » dans L’Express ; c’est dans Libération qu’on organise en 1997 une table ronde inquisitoriale sur une prétendue « affaire Aubrac » ; c’est dans toute la presse de gauche que le thème de « la France coupable » finit par prendre l’allure d’un dogme (3). Il est tristement significatif de constater que c’est le naufrageur du gaullisme, Jacques Chirac, qui proclame cette culpabilité et que c’est un représentant typique du socialisme fin-de-siècle, François Hollande, qui fait sur notre poitrine un mea culpa insensé quant à l’histoire et au droit (4).

3/ Ajoutons la mise en cause, par les gauches libérales et libertaires, de l’Etat providence – précisément de l’Etat social fondé sur le Préambule de 1946 – mais aussi le différentialisme culturel de la gauche branchée et la thématique de l’Europe fédérale comme aboutissement de la politique française : nous nous trouvons face à un vaste ensemble d’idées, d’attitudes, de poses, de poncifs et d’engagements qui tendent à disqualifier le sentiment d’appartenance à la nation française.

Il serait absurde de dénoncer un complot de gauche contre la nation. Jean-Pierre Chevènement est connu pour ses prises de positions patriotiques et de nombreux chercheurs et intellectuels de gauche se situent dans la tradition de la Résistance. Quant à François Mitterrand, il voulut que l’intégration européenne se fasse sous direction française – au prix de concessions diplomatiques et monétaires que nous payons très cher aujourd’hui – mais il conserva la force nationale de dissuasion et les principes de notre politique étrangère et refusa, comme avant lui le général de Gaulle, que la France soit reconnue coupable…

L’idée d’un complot de gauche est d’autant plus stupide que, dans les vingt dernières années du 20ème siècle, des intérêts communs et des comportements identiques ont abouti à la liquidation des deux grands partis patriotes, le gaulliste et le communiste. Pour le Parti communiste, bien des circonstances ont joué – mais la disqualification de la Résistance le privait de ses plus belles heures de gloire. La pensée gaullienne fut quant à elle étouffée par dans le prêt-à-penser libéral et par le retour en force des corporations patronales et paysannes – mais il n’était pas inutile, pendant qu’on procédait à la destruction du programme du CNR, de décrire le général de Gaulle comme un menteur sublime cachant au public que la France était « moisie ». La gauche libertaire prêta la main à cette opération et la gauche pacifiste des années trente actualisa son refrain : faire l’Europe pour avoir la paix en oubliant que c’est la dissuasion nucléaire qui avait assuré la paix en Europe et qui continuait de garantir l’indépendance de notre pays. Deux citations pour ponctuer ces assertions qui mériteraient de longs développements :

En 2008, Daniel Cohn-Bendit confiait ceci : « Pour moi tout le symbole de 68 réside dans le slogan : Nous sommes tous des juifs allemands. C’était une façon de liquider à la fois le mythe d’une France résistance et la haine de l’Allemand » (5).

En 2002, Elisabeth Dannenmuller, première épouse de Lionel Jospin, écrivait ceci : « Quand je suis arrivée parmi les “pièces rapportées” [dans la famille Jospin], je fus toisée, souvent gentiment, parfois avec moins d’aménité. Eux, des enseignants, militants de la paix, de l’éducation populaire, convaincus d’être du bon côté des choses. Et moi ? Cataloguée fille de bourgeois, parce que mes parents habitaient le 5e arrondissement et avaient soutenu Georges Bidault, leur compagnon en démocratie-chrétienne passé à l’OAS… Il y avait quelque chose d’étrange dans cette posture. Mon père, homme de droite, avait été un grand résistant et déporté à Dachau. Les Jospin n’avaient pas de tels états de service. Ils n’en étaient pas moins convaincus de leur moralité politique » (6).

Entre 1971 et 2012, une partie de la gauche, tantôt éprise d’absolue liberté individuelle, tantôt se célébrant comme principe de justice mais essayant toujours de réaliser l’Europe fédérale comme nouvelle forme de l’internationalisme, a cessé de penser et de vouloir pour le bien de la nation. Elle n’est pas anti-française, mais elle se conçoit comme la gestionnaire de « l’Etat modeste » dans une France destinée à devenir une région de l’Europe intégrée. Elle proclame cette prétendue nécessité historique, sans oser dire qu’elle accepte la fin de l’histoire de France. Le paradoxe, c’est que cette gauche post-nationale est étonnamment franchouillarde : sa curiosité pour le monde est des plus limitées et elle cache soigneusement son bagage culturel pour cause de « communication ». Du coup, elle oublie l’internationalisme qui, après la guerre, trouva sa forme juridique avec la charte de La Havane et la Déclaration de Philadelphie (7).

La voici devant l’effondrement de son rêve fédéraliste mais déniant encore cette donnée immédiate de la nouvelle crise de la conscience européenne…

***

(1)Sous la direction de Denis Pelletier et Jean-Louis Schlegel, A la gauche du Christ, Les chrétiens de gauche en France de 1945 à nos jours, Le Seuil. 2012.

(2)Cahiers et Courriers du Témoignage chrétien, 1941-1944, réédition intégrale en fac-similé, deux tomes, Paris, 1980. Ouvrage publié par Renée Bédarida et Adrien Nemoz.

(3)Cf. Pierre Laborie, Le chagrin et le venin, La France sous l’Occupation, mémoire et idées reçues, Bayard, 2011.

(4)Cf. mon article sur ce blog : http://www.bertrand-renouvin.fr/?p=3595

(5)Cité par Pierre Laborie, op. cit. page 305.

(6)Le Nouvel observateur, 13 novembre 2002 : http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20021106.OBS2365/la-1ere-madame-jospin-lionel-et-moi.html

(7)Cf. Alain Supiot, L’esprit de Philadelphie, la justice sociale face au marché total, Seuil, 2010. http://www.bertrand-renouvin.fr/?p=2472