La création de l’euro a été le résultat d’une addition de paris qui n’avaient aucune chance d’être gagnés : on a parié qu’une monnaie pourrait fonctionner sans Etat, en attendant que la monnaie unique engendre un fédéralisme européen ; on a parié que les économies nationales rassemblées dans la zone euro se rapprocheraient ; on a parié que l’euro engendrerait la croissance et que cette zone monétaire serait une « forteresse » inexpugnable…

 

Tous ces paris ont été perdus : la fédération européenne ne s’est pas constituée et elle est, pour l’Union en crise, une solution impossible ; les économies nationales ont divergé, la forteresse n’était qu’un mirage et c’est la logique de récession qui domine dans une zone en crise et de plus en plus rejetée par des peuples frappés par les mesures de rigueur (1).

On peut bien sûr plaider que l’erreur est humaine et saluer les bonnes intentions des créateurs de la monnaie unique. Ce jugement bienveillant n’a pas lieu d’être. Après la chute du Mur de Berlin, Helmut Kohl n’a pas agi dans un esprit européen mais selon l’intérêt de l’Allemagne réunifiée par ses soins, en hâte et brutalement comme on s’en souvient dans l’ancienne République démocratique allemande. Quant à l’euro, il a réussi à persuader François Mitterrand que l’objectif allemand d’union monétaire était une concession à la France – et l’Allemagne a pu imposer à la zone euro ses propres conceptions monétaires et budgétaires.

Il est par ailleurs certain que, dans cette affaire, le chancelier allemand a menti, cherchant en toute lucidité à forcer le destin. Traduit en français et publié sur le site d’Olivier Berruyer (2), un article du Spiegel apporte des preuves qui accablent Helmut Kohl. Récemment publiés par le gouvernement allemand, les documents secrets relatifs à l’Italie prouvent que ce pays ne remplissait pas les critères exigés pour l’entrée dans la zone euro. Les conseillers de Kohl, l’ambassade d’Allemagne à Rome et le chancelier lui-même savaient que les finances publiques italiennes étaient dans un état déplorable et que la dette italienne était deux fois trop importante : 120% du PIB au lieu des 60% prescrits. Le Spiegel décrit les manipulations financières opérées par les dirigeants italiens avec la complicité d’Helmut Kohl qui n’écoutait pas les mises en garde dont la pertinence est aujourd’hui démontrée. Ainsi, « le 3 février 1997, le ministre des finances allemand soulignait qu’à Rome, “on esquiva d’importantes mesures structurelles de réduction des dépenses, impensables pour l’opinion publique.” Le 22 avril, des notes de discours du Chancelier établirent qu’il n’y avait quasiment “aucune chance” que l’ “Italie répondent au critère de convergence”. Le 5 juin, le département d’économie de la chancellerie annonçait que les perspectives de croissance de l’Italie étaient “modérées” et que les progrès accomplis en termes de rééquilibrage étaient “surévalués” ».

En 1998, rien n’avait changé mais le chancelier allemand était toujours décidé à soutenir à tout prix la cause italienne. Selon le Spiegel, « les documents désormais publiés semblent indiquer que le gouvernement de Kohl trompa à la fois le public et la Cour constitutionnelle fédérale allemande ». Helmut Kohl ne voulait pas se passer de l’Italie, l’un des pays fondateur du Marché commun et c’est cet argument politique qui l’emporta sans que les autres gouvernements – par exemple celui de Lionel Jospin – trouvent matière à s’inquiéter. Tandis qu’on célébrait comme d’habitude les vertus allemandes, le Chancelier ordonnait de fermer les yeux sur les supercheries comptables des Italiens. Le Spiegel précise que « au printemps 1998, l’Office Statistique de l’Union Européenne certifia que les Italiens avaient respecté le critère de déficit budgétaire du traité de Maastricht ». Helmut Kohl voulut croire que les Italiens deviendraient vertueux dès qu’ils seraient entrés dans la zone euro… et c’est le contraire qui se produisit : ils laissèrent filer le déficit budgétaire dès le mois d’août 1998 !

Les Français, les Grecs, les Espagnols, les Portugais, les Italiens qui liront l’article du Spiegel en concluront que la zone euro n’est pas le résultat de décisions raisonnées, appuyées sur des données économiques et politiques sérieuses mais le produit de l’ignorance économique des dirigeants européens, de la naïveté politique et des mensonges du Chancelier allemand. Helmut Kohl a voulu organiser la zone euro à sa convenance. Tant que nous ne sortirons pas de l’euro, nous paierons de plus en plus cher le prix des volontés allemandes.

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1/ Cf. Jacques Sapir, Faut-il sortir de l’euro ? Seuil, 2012 et l’actualisation de ses analyses sur

son blog http://russeurope.hypotheses.org/

2/ Traduction intégrale de l’article sur le blog d’Olivier Berruyer : http://www.les-crises.fr/