Tous ceux qui s’interrogent sur la nature et les effets des protestations populaires en Europe liront avec une attention toute particulière l’éditorial que Jacques Julliard a publié dans Marianne le 2 mars (1). Pour lui, les élections italiennes sont « terribles » car « le mauvais populisme » a emporté presque 55% de l’électorat dans un mouvement qui se répand dans toute l’Europe – où l’on voit les nouvelles formations d’extrême droite cultiver avec succès le rejet de l’Union et l’antiparlementarisme. Dans une parenthèse, Jacques Julliard affirme qu’il y a aussi un bon populisme sans donner plus de détail. La définition du mot s’en trouve d’autant plus obscurcie qu’il s’indigne des arguments similaires – à l’exception de l’immigration – développés par Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon dans une récente émission télévisée (2). « C’est précisément lorsque les thèses de l’extrême gauche ne se distinguent plus de celles de l’extrême droite que le populisme – cette caricature fascisante de la démocratie – commence à poindre ». C’est là un trait polémique car Marine Le Pen développe le thème protectionniste et milite pour la sortie de l’euro alors que Jean-Luc Mélenchon ne conteste pas la « monnaie unique » et continue de rêver à « l’Europe sociale » comme substitut au vieil internationalisme prolétarien.

Pourtant, Jacques Julliard reconnaît au paragraphe précédent que les élites se sont constituées en caste et qu’elles ont « une complicité profonde avec un système capitaliste et bancaire devenu fou ». Or le populisme est bien une dénonciation radicale des élites, qui s’accompagne maintenant d’un rejet de l’Europe ultralibérale et de la mondialisation capitaliste (3). En ce sens, le Parti communiste de la grande époque était populiste et remplissait sagement sa fonction tribunicienne. Et Jacques Julliard, qui fustige les élites et le capitalisme, peut être considéré comme populiste à ceci près qu’il se méfie des tribuns de la plèbe et de la glorification du peuple en une pure essence. Faut-il par ailleurs rejeter dans l’enfer populiste tous ceux qui dénoncent l’ultralibéralisme et l’euro ? Avant la bataille, il me paraît nécessaire de situer le terrain, de définir l’adversaire et d’identifier les groupes qui manœuvrent.

Sur le terrain déserté par le Parti socialiste, la bataille qui se prépare oppose des classes et des groupes humiliés et appauvris à une oligarchie au sein de laquelle se retrouvent les apparatchiks de la droite et de la gauche – Verts compris –  le haut patronat, le milieu financier, les dirigeants du système médiatique.

Les adversaires de l’oligarchie sont divisés et dispersés :

Le Front de gauche voudrait représenter un socialisme aux couleurs révolutionnaires ; il mobilise une partie de la contestation sociale et ignore la réaction patriotique. Il est victime du sectarisme et du passéisme de sa direction.

Les gaullistes regroupés autour de Nicolas Dupont-Aignan sont cohérents mais marginalisés à cause de cette cohérence qui leur interdit toute alliance avec les partis oligarchiques.

Le Front national prétend réunir dans un même discours le nationalisme xénophobe, la contestation sociale et l’affirmation « identitaire » face à un islam diabolisé. Ce discours attrape-tout est électoralement rentable mais le Front national est un parti faible et divisé que sa présidente n’a toujours pas réussi à unifier.

Les gaullistes de gauche, les royalistes de la NAR, des socialistes et des communistes qui s’étaient retrouvés en 2001-2002 au Pôle républicain et maints économistes hétérodoxes ont en commun nombre de projets mais restent dispersés et presque invisibles sur le terrain politique.

Le syndicalisme de résistance (la CGT, Force ouvrière) qui est tout de même plus crédible que le Front national pour accompagner et orienter la contestation sociale – mais qui reste bien entendu sur le terrain de la lutte revendicative.

Ces divisions vont perdurer et c’est pourquoi je propose de conserver à chaque groupe contestataire son étiquette au lieu de jeter tout le monde dans le chaudron populiste – qui peut seulement accueillir le lepénisme classique ou évolutif. Cela ne signifie pas qu’il faille se résigner à subir la succession des différents groupes et personnages de l’oligarchie qui jouent depuis longtemps de l’hétérogénéité de leurs adversaires. Tout comme Jacques Julliard, je veux sortir de l’impasse et souhaite un « rassemblement populaire » qu’il situe dans le mouvement de l’histoire nationale : « En 1945, le capitalisme français a reculé pour trente ans parce que la société française, dans ses profondeurs et dans toutes ses catégories, s’était dressée contre ses absurdités et lui avait imposé un compromis rationnel ». N’oublions pas que les grands patrons ont courbé l’échine après la guerre parce que beaucoup parmi eux avaient trahi. N’oublions pas que le « compromis rationnel » a été imposé à la suite de la victoire militaire de la France combattante. Cela dit, je souscris à la conclusion de Jacques Julliard : « Il faut revenir aux sources de ce rassemblement national. Ce n’est pas la Résistance qu’il faut refaire, c’est la Libération ».

Proclamer la Résistance dans un pays qui n’est pas sous la botte et où personne n’est exposé à la torture et à la déportation, c’est se livrer à une parodie. Mais s’inspirer de l’œuvre accomplie à la Libération, reprendre ce mouvement authentiquement révolutionnaire pour le porter encore plus loin, c’est offrir au peuple français une perspective politique. Malgré les difficultés de la tâche, il n’y a pas à hésiter.

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(1) Jacques Julliard : « Ne poussez pas le peuple à bout ! », Marianne, du 2 au 8 mars 2013.

(2) France 2 : « Des paroles et des actes », jeudi 28 février.

(3)  Pour une mise au point sur la question du populisme, cf. Laurent Bouvet, Le sens du peuple, Gallimard, 2011 – chapitre 6.

N.B. Je prolongerai les remarques ci-dessus par une présentation de la récente note de Jacques Sapir : « Vers une crise de régime ?» à lire sur http://russeurope.hypotheses.org/1007