Le président de la République illustre de manière frappante un paradoxe qui est celui de sa génération : l’action conduit les dirigeants politiques à l’inaction sous les apparences de l’activité gestionnaire ou de la suractivité brouillonne.

Comme Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy déployait dans les batailles électorales une énergie formidable. Mais il fut, comme son prédécesseur, le fondé de pouvoir du capitalisme financier, incapable de trouver une issue à la crise d’un système dont il constatait l’agonie.

François Hollande s’est habilement présenté comme un candidat normal mais dans sa longue campagne électorale, il a déployé toutes les qualités du chef : la patience, l’audace, la ruse, l’endurance, l’intelligence de celui qui a décidé de risquer le tout pour le tout. Sans ces capacités et ces talents, il n’aurait pas pu l’emporter. Comme l’ambition de François Hollande était ancienne, on pouvait supposer que l’homme s’était préparé à exercer la fonction présidentielle – hors toute considération de programme.

Prendre en charge une nation millénaire, disposer de l’arme nucléaire, conduire une grande puissance politique dont le poids est déterminant en Europe et qui peut peser fortement sur le cours de l’histoire mondiale, voilà qui mérite de longues réflexions et un plan d’action à la hauteur des enjeux. La catastrophe économique et financière ajoutait à la gravité des décisions à prendre immédiatement. Le concours d’un gouvernement assuré du soutien de l’Assemblée nationale et du Sénat permettait cependant de mener dans la durée une politique cohérente avec un large soutien de l’opinion publique.

Le paradoxe, c’est que les qualités du candidat ne se retrouvent toutes pas chez le président de la République. Son intelligence lui permet de comprendre ce que la catastrophe en cours a d’irrémédiable et il va devoir reconnaître, si ce n’est déjà fait, que la zone euro ne peut plus être sauvée. Mais la ruse, l’audace, le simple courage du militant ? Mais la volonté d’utiliser les capacités de notre pays, de mobiliser le peuple français, d’offrir à la nation un avenir ? Hélas… François Hollande a été un homme d’action qui a maintenant les moyens d’agir et qui ne prend pas les décisions nécessaires. Déjà, Platon distinguait le courage d’entreprendre et celui de persévérer. De fait, le courage d’entreprendre une campagne est un bien faible courage quand on est assuré, quelle qu’en soit l’issue, de garder son siège et de jouir ensuite d’une confortable retraite. La véritable épreuve commence le jour de l’entrée en fonction, lorsqu’il s’agit de décider pour le bien de la nation.

Toute décision est une épreuve, puisque décider c’est trancher. L’échec de la zone euro est devenu tellement manifeste qu’il faut prendre publiquement acte de la fin de la monnaie unique. Tous les plans de sauvetage ayant échoué, il est inutile et dangereux de prolonger la souffrance des peuples soumis aux thérapies de choc ou condamnés aux politiques de rigueur. Pourtant, François Hollande perd son temps en finasseries. Après avoir tenté de camoufler sous un faible dispositif de relance son adhésion aux contraintes budgétaires imposées par l’Allemagne, il voudrait que le traité imposant la « règle d’or » de l’équilibre budgétaire soit adopté sans en passer par le Congrès et sans que le peuple français soit consulté par référendum.

Soumis à une règle génératrice de récession et de chômage, le gouvernement français n’en sera pas moins exposé à l’agonie de la monnaie unique. Il diffère la reconnaissance de cet état de fait au lieu de prendre l’initiative d’une sortie concertée de l’euro. Cet attentisme est d’autant plus incompréhensible que le gouvernement a été averti que plusieurs centaines de milliers de travailleurs seront mis au chômage dans les six prochains mois. Si le président de la République et le Premier ministre n’ont pas le courage d’engager le processus de sortie de l’euro, il leur faudra se demander de qui et de quoi il faut avoir vraiment peur :

Faut-il craindre la colère de la chancelière allemande, les foudres de la Commission européenne, l’excommunication majeure prononcée par le président de la Banque centrale européenne et les articles vengeurs que fulminera Jean Quatremer dans Libération ? Tout cela n’est rien au regard de l’intérêt national. Tout cela ne pèse rien face à un président qui renforcerait sa légitimité populaire s’il tenait tête à des gens qui sont en train de tuer l’Europe.

Faut-il avoir peur de la colère qui explosera quand les Français constateront que le « changement » se traduit par six cent mille chômeurs supplémentaires ? Cette colère ne sera pas contrôlable. Elle s’augmentera de toutes les fureurs rentrées depuis des années, de toutes les humiliations subies. Le président de la République et le gouvernement auraient tout intérêt à considérer le mouvement de décembre 1995, les émeutes de 2005, la révolte contre le CPE de 2006 et les manifestations contre la réforme des retraites en 2010 comme une progression vers l’épreuve de force majeure, dans laquelle le président de la République et le gouvernement risquent de perdre tout crédit.

Il importe peu que les décisions capitales soient dictées par un soudain courage ou par une peur salvatrice. C’est l’acte qui compte. Il permettrait en l’occurrence de gouverner pour le peuple, non pour le flouer.

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