Quand Georges Bernanos rencontrait certains « petits mufles » d’une génération qui, aujourd’hui, n’en finit pas de répéter ses erreurs de jeunesse, il évitait de parler de justice. Ou bien prononçait ustice, de peur qu’on ne l’accuse d’y mettre une majuscule. En dépit de ces précautions, il faisait rire tout le monde, Pourtant, l’époque ne prêtait pas à rire, qui était celle de la guerre d’Espagne et de l’apogée des régimes totalitaires. De même, le mot liberté. « Dès qu’on articule ces trois syllabes en présence d’un jeune réaliste, quelque chose se déclenche dans son larynx et il riposte d’une voix de Polichinelle : « La Liberté n’existe pas. Nous ne connaissons que les libertés » (1). Ce que Pierre Boutang qualifiait de pur sophisme car s’il y a des libertés, il faut bien qu’il y ait quelque chose de commun entre elles, une racine de la liberté (2).

LA RAISON POLITIQUE (3)

D’ailleurs, si l’on récuse la justice et la liberté, pourquoi se soucier de politique puisque l’essence même du politique est de permettre l’existence de cette justice et de cette liberté. Donc d’éliminer la violence et l’arbitraire, ce qui suppose un équilibre entre les excès contraires de la force trop grande (ou bien inemployée) et de la liberté absolue (ou de l’absence de liberté). Il ne s’agit donc pas de choisir entre la force et la liberté, selon son goût ou sa doctrine — « réaliste « ou libertaire — mais de savoir composer les exigences, doser les éléments, nouer les rapports de telle façon que la violence ne l’emporte pas en définitive. Le pouvoir exprime cette exigence et permet la résolution pratique de l’antinomie entre la force et ta liberté. Car, comme le montrait Maurras, toute liberté est un pouvoir. Et pour que ce pouvoir soit exercé, il faut qu’il dispose d’une force. Sinon la liberté disparaît au profit de la violence. L’opposition classique entre la force et la liberté se résout donc dans et par le pouvoir, dont la fonction est de donner des droits effectifs à la liberté. Donc de faire la justice, qui apparaît ainsi comme le moyen de la liberté. Pouvoir, justice et liberté… Il ne s’agit pas ici d’un raisonnement gratuit mais bien d’une réflexion qui est au centre des débats quotidiens entre l’esprit libertaire (« trop peu de justice par trop peu de force) et l’esprit technocratique (« trop de justice par trop de force ») qui ruinent également l’exigence de liberté et conduisent à une même violence. D’où plusieurs conséquences : — d’abord, la justice n’est pas une fin en soi, étant «fonction de la liberté qui donne sens à sa passion » ; — ensuite, le pouvoir — lieu de résolution des conflits et moyen de l’existence des rapports sociaux — doit être un « juste milieu » par rapport aux premiers et un arbitre à l’égard des seconds qu’il n’invente ni ne crée ; — enfin, et c’est maintenant une évidence, il faut un pouvoir politique, comme moyen et non comme fin, pour que règne une liberté qu’il n’a pas inventée.

LOGIOUE DE LA LIBERTE

Mais faut-il seulement un pouvoir politique ? Comment négliger l’Etat, la nation et l’histoire ? Il faut donc le pouvoir, mais il est tyrannique s’il ne sert pas l’Etat. Il faut l’Etat, mais l’étatisme ruine la réalité du pouvoir. Il faut donc la nation, mais « le nationalisme est passion contre l’Etat et contre les nations ». Ainsi, chaque pas de la raison politique est en même temps occasion de violence et risque de déraison, donc meurtre de la liberté. Aussi, pour que la liberté ne renonce pas à elle-même, faut-il vouloir toute la raison dont la politique est capable, instituer une logique du politique qui indique les conditions de la liberté en permettant les compositions nécessaires. D’où trois syllogismes, où chacune des catégories politiques est tour à tour médiatrice : — dans le syllogisme du pouvoir. « la nation exige et permet ta relation du pouvoir à l’Etat, de l’Etat au pouvoir », exprimant les particularités historiques que nie l’étatisme et le vouloir qu’interdit ta tyrannie ; — dans le syllogisme de l’Etat, le pouvoir s’interpose entre la volonté de la nation et la raison formelle de l’Etat qui, réunies toutes deux, imposeraient un nationalisme destituant le politique de son autonomie ; — dans le syllogisme de la nation, l’Etat vient résoudre la contradiction entre nation et pouvoir en organisant la société. Ainsi, les catégories que les idéologies politiques s’épuisent à opposer se composent logiquement pour la liberté, en respectant l’autonomie du pouvoir, la faculté d’organisation juridique de l’Etat, le vouloir national et l’histoire particulière d’une société, tandis que l’étatisme, le nationalisme, le rationalisme et la tyrannie viennent nier les conditions de la liberté.

MENACES SUR LE POLITIQUE

Si l’autonomie du politique est la condition première de la liberté, il s’en faut de beaucoup qu’elle soit réalisée dans les sociétés modernes. Deux menaces, souvent confondues, pèsent en effet sur elle : l’économisme technopratique ou marxiste, et le totalitarisme des métaphysiques — chrétiennes ou non. Nous connaissons bien la première, qui s’incarne dans nos sociétés de consommation : elle réduit la justice à une répartition sur critères techniques et dévoie le désir humain. Aussi, « le politique ne se démet de son rôle que pour précipiter la démission des hommes, la dissolution du sens dans le non-sens » au nom d’une efficacité, d’une rationalité, qui masquent une volonté passionnée de puissance. « Dans la manipulation des chiffres, la détermination des taux, la manœuvre quotidienne d’un système mouvant, flexible, c’est le façonnement, le modelage de la vie qui passionne. Et la ruse de la puissance est alors de faire croire que sa passion fascinée ne compte pas, n’impose rien, puisqu’elle va dans le même sens que la nécessité. En fait, c’est la nécessité qui devient alors le dogme d’une étrange foi ». Dogme qui rejoint celui des marxistes, lorsqu’ils annoncent le dépérissement de l’Etat. Car cette proposition « résume la parfaite technocratie » puisque « quand le politique est aboli, l’organisation de la société n’est que gestion économique. Les choix politiques sont alors résolus en solutions techniques et les rapports de libertés en mécanisme régissant les choses ». Dès lors, il ne faut pas s’étonner que Saint-Simon soit repris par Engels montrant la société sans classe comme une société où « le gouvernement des hommes fait place à l’administration des choses et à la direction des opérations de production » (Anti-Dühring). Quelle que soit sa phraséologie, l’économisme, en détruisant l’autonomie du politique, ruine la liberté : tes « désillusions du progrès », à l’Est comme à l’Ouest, n’ont pas d’autre cause. Faut-il alors, pour lutter contre le « matérialisme moderne », demander au politique qu’il dise le sens de notre existence et imposer au pouvoir une métaphysique ? Sans doute la métaphysique est-elle au bout de la réflexion politique, comme interrogation sur le destin de notre histoire et le sens de notre liberté. Mais appartient-il au politique de répondre à ces questions ? S’il apportait une réponse, s’il annonçait une religion, il faudrait encore qu’elle soit admise par les citoyens. La tentation — absurde — sera de les y contraindre, qui aboutit à un totalitarisme chrétien, à une nouvelle Inquisition. Là encore, la négation de l’autonomie du politique débouche sur la ruine de la liberté qui, pour le chrétien, est don de Dieu. Il faudrait avancer plus loin dans la remarquable analyse que nous donne Claude Bruaire sur les rapports entre politique et religion. Nous aurons l’occasion d’y revenir, sans doute prochainement, en approfondissant les distinctions fondamentales que Claude Bruaire établit, au-delà desquelles tout se rejoint dans une même négation de ta liberté et de ta justice. Ainsi. « l’ordre chrétien » et la « subversion progressiste ». Le technocratisme « bourgeois »et la « révolution » marxiste, le libéralisme absolu et l’étatisme effréné. Car la politique n’est que délire et violence dès lors qu’elle nie l’autonomie du politique. Telle est la véritable distinction qu’il convient d’établir au-delà de quoi, malgré les cris dissonants et les disputes théoriques, tout se trouve finalement confondu.

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(1) Georges Bernanos : Les Grands Cimetières sous la lune.

(2) Voir la revue Arsenal n° 2 : Entretien avec Pierre Boutang

(3) Claude Bruaire, La Raison politique, Fayard, 1974. Souvent cité dans la N.A.F.-hebdo, ce livre est attentivement étudié dans nos sessions et cercles d’études. Nous n’en avions jamais donné une idée générale. C’est chose faite. Mais cet article sommaire ne peut être considéré que comme une Indication à la lecture. (Sauf indication contraire, toutes les citations sont de Claude Bruaire).

 

Article publié dans le numéro 185 de la Nouvelle Action française, 15 janvier 1975