Commençons par le commencement. Il y a quelques décennies, des chercheurs spécialistes du climat se sont inquiétés de son évolution au vu de leurs  données et de leurs modèles. Avaient-ils tort ou raison, là n’est pas (encore) la question. Toujours est-il qu’ils ont fait leur devoir : ils ont alerté la société civile. A partir de là les gouvernements, qui ont la charge de prévoir et de planifier l’activité de leurs pays pour maintenir le bien-être des populations dont ils ont la charge, ont posé des questions de société civile : êtes-vous sûrs d’avoir raison ? Si oui, y-a-t-il quelque chose à faire ? Et dans ce cas, que proposez-vous ? Ces questions ne sont pas scientifiques, mais comme elles mènent à des décisions politiques à prendre, elles ne peuvent accepter des réponses « statistiques », qui sont pourtant les seules qu’un chercheur peut donner. Il a bien fallu que la communauté scientifique s’organise pour donner ces réponses de façon à la fois utilisable par la société civile et compatible avec la méthodologie scientifique. D’où la création d’une expertise, qui est, Guy Delranc le dit très bien, une « structure hybride de politique et de science ».  Le rôle d’un expert n’est pas celui d’un chercheur : pour répondre à une question politique, il doit rassembler l’ensemble des informations scientifiques à sa disposition sur un phénomène donné et en faire la synthèse pour analyser l’évolution de ce phénomène, ce qui passe généralement par un modèle. Y a-t-il d’autres méthodes pour traduire dans l’action politique une analyse scientifique ? Pas que je sache. Le « principe de précaution » en est peut-être la seule alternative : quand on ne dispose d’aucun élément de choix, on considère la pire des options. C’est justement pour éviter d’en arriver là que s’est constitué le GIEC.

Ceci dit, on peut tout à fait critiquer ses résultats, et ne pas être d’accord avec eux : du fait justement de cette structure hybride, l’expertise est forcément démocratique. On a besoin d’un consensus sur des points controversés ou, à défaut, d’une majorité, ce qui se traduit généralement par l’existence d’une minorité d’opposition. Par conséquent un résultat d’expertise présentera toujours une part de subjectivité. Enfin il est certain que le GIEC est lié aux connaissances et paradigmes contemporains. Peut-être, comme dit Guy Delranc, si le GIEC avait existé dans les années 1970, ses méthodes de travail auraient été différentes : on était beaucoup plus déterministe et réducteur à cette époque que maintenant, et les concepts de chaos et de réactions non linéaires de l’écosystème aux changements de régime (« regime shifts ») n’étaient pas encore incorporés aux modèles. Mais sans nul doute ses conclusions à partir de la même base de données auraient abouti à des résultats proches. Donc une part de subjectivité, soit. Mais tant qu’il n’y a pas d’autre méthode, c’est mieux que rien. D’où l’acceptation générale des travaux du GIEC : qu’on le déplore ou non, il n’y a pas de solution de remplacement si l’on veut pouvoir prendre des décisions politiques sur des critères un peu plus sérieux que le doigt mouillé.

« Le but du GIEC est de parvenir à un consensus sur les origines de l’évolution du climat ». Bonne définition à laquelle j’adhère. On pourrait préciser : le but du GIEC est triple, suivant la liste de questions détaillées ci-dessus : tout d’abord définir si oui ou non il y a une évolution vers un changement climatique ; une fois ce fait acquis, s’interroger en effet sur les origines de cette évolution : naturelle ou induite en partie par l’activité industrielle ; enfin, suivant les réponses faites, proposer des solutions pour réduire l’impact de cette évolution, surtout si la responsabilité humaine est établie (quelle qu’en soit la proportion).

Nous n’en sommes d’ailleurs plus tout à fait là. Du temps a passé depuis les premiers cris d’alerte, et le climat s’est d’ores et déjà réchauffé. Le GIEC n’a plus à répondre à la première question : le temps s’en est chargé. Notons à son acquis que cette évolution a été conforme aux prédictions de ses modèles, et même généralement plus proche des fourchettes hautes (pessimistes) que basses de ses projections. Quoi qu’il en soit, nous nous trouvons bien dans une phase de réchauffement rapide, lequel produit d’ailleurs des boucles de rétroaction positives, ou en langage de société civile : des cercles vicieux. J’en donne deux exemples : le réchauffement, en faisant disparaître les calottes glaciaires des pôles, fait que l’albédo de la planète change et qu’elle absorbe mieux le rayonnement solaire, donc s’échauffe plus vite ; le même réchauffement induisant la fonte du permafrost va renvoyer dans l’atmosphère des quantités considérables de méthane, gaz à effet de serre puissant qui va augmenter le réchauffement. La machine s’emballe.

Donc réchauffement il y a, et très brutal. Le débat se concentre maintenant sur la deuxième question : est-ce la faute de l’humanité ? Je crains que là aussi nous ne soyons passés d’une question urgente à un débat académique. Le réchauffement est bien là, ses effets se voient chaque jour. On se retrouve alors devant un choix très simple : laisser faire ou tenter d’agir. Sceptique ou pas devant les résultats du GIEC, l’alternative est la suivante : soit on dit « tant qu’on ne nous prouve pas[1]  que la responsabilité de l’industrie est supérieure à un certain seuil (par exemple, de 20 %), nous n’avons aucune raison d’agir » ; soit on dit « agissons comme si l’action humaine était la cause principale, car si elle l’est on sauve la planète[2], et si elle ne l’est pas on aura peut-être permis de limiter cette évolution ». Sans parler du fait que l’activité industrielle actuelle et la pollution qui l’accompagne présentent d’autres effets négatifs, sur la santé et la qualité de la vie comme sur l’économie et la raréfaction des ressources, et que les réglementer, même sans considérer leur action sur le climat, est nécessaire.

Ce qui n’empêche pas de se poser cette question : la responsabilité de l’industrie est-elle engagée dans ce réchauffement ? Pour ma part je suis absolument en phase avec  les conclusions du GIEC, après avoir longtemps douté, je dois le reconnaître ; mais la solidité de leurs analyses, leur confirmation par la réalité, et surtout le phénomène d’acidification des océans, auxquelles j’ajouterais modestement mes observations professionnelles en écologie marine, m’ont montré la profondeur de « l’empreinte » de l’industrie sur le milieu planétaire tout entier. Quoi qu’il en soit, la réponse n’est plus vraiment un critère de décision. Je n’irai donc pas plus avant dans ce débat qui fait couler beaucoup trop d’encre et qui n’est plus guère d’actualité.

Et notre pays ? Parlons maintenant de cet appel de Manille. Comme tout citoyen de base, j’ignore totalement ce qu’il y a dans la tête de François Hollande, et c’est bien là que le bât blesse : pour le moment rien ne m’assure qu’il est sincère quand il parle d’environnement. Ajoutons que nous avons été échaudés par les volte-face répétées de son prédécesseur sur ce sujet pourtant grave qui engage l’avenir de notre pays. Or c’est par la confiance que se construit une politique. Nul ne doutait que quand Charles de Gaulle prenait une décision contraignante pour notre pays, c’était parce qu’il était convaincu que c’était pour son bien. François Hollande a-t-il « une certaine idée de la France » ? Rien jusqu’à présent ne permet de le penser, et donc notre défiance reste entière, ce qui n’encourage pas aux sacrifices.

Car c’est là que se situe, à mon avis, le vrai besoin d’unité des Français : si nous sommes convaincus que l’Etat y croit, nous sommes capables d’oublier nos différences et de nous rassembler autour de grands projets. Je citais en exemple les manifestations de janvier, de façon probablement maladroite puisque Guy Delranc me demande de « définir précisément ces valeurs communes à l’origine de cette mobilisation ». Là n’est pas mon propos, ma référence à « l’esprit du 11 janvier » veut simplement dire ceci : la France a plusieurs fois dans son histoire vécu des « nuits du 4 août », où le pays a consenti des efforts voire des sacrifices autour d’une cause nationale. Je suis convaincu qu’il y a un grand besoin dans notre société de se retrouver autour de telles « valeurs communes[3] », et que quand l’occasion de se rassembler se présente au pays, il en profite. Or la transition énergétique (pour synthétiser l’ensemble de la politique écologique autour d’une formule) exige un effort de la société autour d’un tel objectif. Tant que nous Français ne serons pas convaincus que la cause en vaut la peine, que l’Etat y croit, que les efforts se poursuivront dans la durée et lui seront vraiment destinés, nous ne nous mobiliserons pas. C’est cette conviction que je demande à François Hollande : qu’il sorte de sa vision politicienne au jour le jour et qu’il nous prouve qu’il s’agit là d’une grande cause nationale. Pas vraiment d’humour dans mon propos, hélas, mais une grande inquiétude.[4]

François VILLEMONTEIX

 

 


[1] Ce qui est impossible et sépare justement le politique du scientifique : une hypothèse scientifique peut être « falsifiée », mais pas prouvée : tant qu’elle n’est pas contredite par des expériences ou des observations, on la considère comme opératoire. Mais pas comme « prouvée ».

[2] Par « sauver la planète », j’entends : maintenir un environnement compatible avec la vie humaine, donc sauver NOTRE planète ; « sauver la Planète » ne présente en soi aucun intérêt et n’a d’ailleurs, écologiquement parlant, aucun sens.

[3] À commencer par les plus connues, comme notre cours d’Education civique nous l’enseignait : Liberté, Egalité, Fraternité…

[4] Je n’oublie pas qu’il y a aussi dans la contribution de Guy Delranc une série d’observations tout à fait passionnantes sur la Science, son fonctionnement, ses choix, ses limites, auxquelles je n’ai pas réagi dans ce document. Je suis convaincu qu’un débat autour de ce thème serait fructueux et que nous devrons l’avoir un jour. Mais, comme il le dit lui-même, c’est là l’objet d’un autre débat.